Œuvres posthumes, 1900‑1910· Avant la commune
À ma grand’mère
À toi mes premiers vers‖ et l’aube de ma lyre,Comme à toi mon premier sourire ;Grand’mère, reconnais‖ les chants qu’à mon berceau,Disait au fond des bois,‖ sous l’aile du zéphyre,L’écho sonore du château.
Et l’aïeul qui mêlait‖ à ta voix sa guitare,Tandis qu’une errante fanfareSe perdait dans les bois ;‖ alors fiers chevaliers,Ducs, comtes, hauts barons‖ venaient, troupe bizarre,S’asseoir aux gothiques foyers.
Pour moi, rêveuse enfant,‖ les notes résonnantesSe dressaient, fortes et vibrantes ;Les trilles paraissaient,‖ le front chargé de fleurs,Passer et repasser‖ en écharpes brillantes,Troupes d’innombrables danseurs.
Et la gamme courant‖ ou légère ou profonde,L’accord lointain et sourd qui gronde,La note qui descend,‖ la note qui s’élance,L’arpège harmonieux,‖ élargissant son onde,La douceur du chant qui balance.
Quand ta voix s’élevait,‖ douce, voilée et tendre,Au loin il me semblait entendreDes luths aériens‖ vibrer sur les créneauxEt parfois les soupirs‖ de ceux qui, sur la cendre,Priaient au fond des noirs arceaux.
Ou quelquefois encore,‖ aux heures fantastiques,J’ai vu les tourelles antiquesÉlever avec toi‖ des chœurs mystérieux ;Le nécromant volait,‖ armé des mots magiques,Et l’étoile enflammait les cieux.
Alors le roi des sons‖ descendait sur ta lyreEt son aile venait bruireSur mon front ; j’évoquais‖ le fantôme éclatantEt je priais alors‖ l’aïeul de me redireDe merveilleux récits d’antan.
J’aimais surtout, j’aimais‖ une histoire bien sombre.Ils étaient beaux, le soir, dans l’ombre,Les rêves d’autrefois :‖ démons, guerriers, brigands,Spectres et bohémiens,‖ aventures sans nombreDe mille fantômes errants.
Puis c’était la jeunesse‖ agitée et brillante,Ou bien, dans sa tombe sanglante,Quelque armée endormie‖ au sortir des combats.Toujours tu t’écoutais,‖ ou triste ou souriante,Comme si tu ne savais pas.
Hélas ! pourquoi ces jours‖ ont-ils passé si vite ?Déjà tu restes seule‖ et sur ton front sereinJ’ai peur de voir une ombre‖ et que tu ne me quittes.Comme au jour où l’aïeul‖ mourut, tenant ma main,Je me sens frissonner ;‖ mon âme se déliteSous le vent glacé du destin.
Ces doux chants resteront‖ dans mon âme, ô grand’mère !Les monuments croulés‖ gardent le bruit des vents :Ainsi je garderai‖ la harpe du trouvère.Dans l’ombre du manoir‖ j’ai devancé les temps,Je ne veux pas du siècle,‖ et ma vie éphémèreSaura lire à travers les ans.
Écrit quelques années après.
J’étais triste déjà ;‖ pourtant la froide pierreNe couvrait qu’un d’entre eux ;‖ et voici, maintenantQue tant de fois encore,‖ aux murs du cimetière,Le gouffre s’est rouvert‖ affreux, noir, effrayant ;
Maintenant que ma vie‖ en holocauste offerteNe connaît que le deuil,‖ je sens fleurir parfois,Comme sur les tombeaux‖ croît l’herbe épaisse et verte,Des songes infinis‖ qui flottent dans ma voix.
Qu’on ne s’étonne point‖ si ces songes, dans l’ombre,Des brillants astres d’or‖ ont parfois la lueur ;Ils ont des fronts d’azur‖ et des ailes sans nombre,Car leur racine a pris‖ tout le sang de mon cœur.
Oh ! oui, l’herbe est plus haute‖ et les fleurs sont plus bellesÀ l’ombre des cyprès ;‖ on sent qu’en libertéS’envolent les esprits,‖ les parfums et les ailes,Et l’on voit dans la nuit‖ poindre l’éternité.
N’ouvrez donc point ce livre‖ où vous verriez des tombesSous les arbres en fleur,‖ ô vous qui n’aimez pasQue la mort au front pâle,‖ aux nids blancs des colombesPar les beaux soirs d’été‖ souvent porte ses pas.
Oh ! non, ne l’ouvrez point !‖ Chaque strophe, âme sombre,Vous laisserait aux mains,‖ sous le ciel nébuleux,La poussière d’une urne,‖ et peut-être à son ombreDans un songe effrayant‖ vous verriez les grands cieux.
Mais pour moi je m’en vais‖ sans crainte dans l’espace,Où ? je l’ignore encor‖, je cherche le chemin.Si dans le grand désert‖ nul voyageur ne passe,Qu’importe ! j’irai seule‖ à la voix du destin.
Paris, 29 mars 1861.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 9(aabab) 2(ababab) 7(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (65 de 12, 20 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 9 quintils, 7 quatrains, 2 sizains
- Mots à la rime
- a lyre / sourire / zéphyre féminine, classiqueb berceau / château masculine, classiquea guitare / fanfare / bizarre féminine, classiqueb chevaliers / foyers masculine, classiquea résonnantes / vibrantes / brillantes féminine, classiqueb fleurs / danseurs masculine, classiquea profonde / gronde / onde féminine, classiqueb s’élance / balance féminine, classiquea tendre / entendre / cendre féminine, classiqueb créneaux / arceaux masculine, classiquea fantastiques / antiques / magiques féminine, classiqueb mystérieux / cieux masculine, classiquea lyre / bruire / redire féminine, classiqueb éclatant / d’antan masculine, classiquea sombre / l’ombre / nombre féminine, classiqueb brigands / errants masculine, classiquea brillante / sanglante / souriante féminine, classiqueb combats / pas masculine, classiquea vite / quittes / délite féminine, classiqueb serein / main / destin masculine, non classiquea grand’mère / trouvère féminine, classiqueb vents / temps / ans masculine, classiquec éphémère / pierre / cimetière féminine, classiqueb maintenant / effrayant masculine, classiquea offerte / verte féminine, classiqueb parfois / voix masculine, classiquea l’ombre / nombre féminine, classiqueb lueur / cœur masculine, non classiquea belles / ailes féminine, classiqueb liberté / l’éternité masculine, non classiquea tombes / colombes féminine, classiqueb pas masculine, classiquea sombre / ombre féminine, classiqueb nébuleux / cieux masculine, classiquea l’espace / passe féminine, classiqueb chemin / destin masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.3· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
85 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres posthumes, Alfortville, Librairie internationaliste, 1900-1910· numérisation Bibliothèque numérique romande· Sources