Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres posthumes, 1900‑1910· Avant la commune

Saint-Just

Louise Michel· 12 sizains, alexandrins et octosyllabes, 72 vers

Ombre d’un citoyen,‖ Saint-Just, je te salue !Viens, frère, parle-moi :‖ l’heure est-elle venue ?Les Pharaons vont-ils tomber ?Vois-tu, souvent la nuit,‖ quand l’horizon est sombre,Je m’en vais en rêvant,‖ et près de moi ton ombreSe dresse et semble me parler.

Et nous allons tous deux,‖ moi dans l’ombre indécise,Toi dans l’éternité ;‖ nous allons, et la bisePleure les morts et les proscrits.Et tout ce qui jadis‖ éblouissait le monde,La liberté, l’honneur,‖ semble dormir sous l’onde.Le silence même a des cris.

Une immense hécatombe,‖ un sépulcre, un repaire,Voilà ce qu’ils ont fait‖ de la patrie, ô frère.L’aigle a fondu de son rocher,Les chacals ont rampé,‖ l’hyène immonde est venueEt l’on ne voit plus rien‖ sur terre et dans la nue.L’avenir peut-il abdiquer ?

Vois ce qu’ils ont, ces loups,‖ fait de la République ?Ce peuple au cœur ardent,‖ ce peuple magnifiquePrend pour maître un aventurier ;Il ne s’éveille plus‖ au bruit de son histoire,Même sous le fouet ;‖ c’est à ne pas y croire,Sa honte est à terrifier.

Oh ! du moins, autrefois,‖ dans vos luttes sanglantes,Le cœur battait à l’aise,‖ et des ailes géantesEmportaient votre esprit en haut :On pouvait, en mourant‖ sur la place publique,Crier de l’échafaud :‖ « Vive la République ! »Oh ! c’était grand et c’était beau !

Aujourd’hui, tout se tait ;‖ on entasse dans l’ombre,Pour qu’ils ne parlent plus,‖ des prisonniers sans nombre,Car la mort ferait trop de bruit.Et quand on voit parfois‖ que cette agonisanteQu’on appelle la France‖ a murmuré, mourante,Un soupir dans l’affreuse nuit ;

Quand elle a tressailli‖ de honte ou de colère,L’homme qui la soumet,‖ horrible bestiaire,Sur elle étend son hideux bras !Et nous souffrons cela !‖ ce néant nous domine !Le nain pour piédestal‖ a pris une collineEt nous le regardons d’en bas.

Oh ! vous nous méprisez,‖ vous, ombres magnanimes,Qui donniez, frémissants‖ de vos désirs sublimes,Jusqu’à la bonté de vos cœurs.Vous qui saviez briser‖ dans le fond de vos âmesToute faiblesse humaine‖ et qu’on traitait d’infâmes,Effrayants et saints éclaireurs !

Oh ! vous étiez bien purs,‖ quoique étant implacables,Et vous étiez bien grands,‖ apôtres formidablesDe l’auguste fraternité.Or, tandis que mes yeux‖ se remplissaient de larmes,Une nuit, j’entendis‖ comme un lointain bruit d’armesDans le silence répété.

C’étaient eux ! les géants,‖ les terribles archangesQui pour ouvrir la route‖ ont mis dans leurs phalangesLa mort, comme on met un faucheur.C’étaient eux qui, le cœur‖ saignant sur la victime,Frappaient le souverain,‖ montrant de loin l’abîmeAux rois livides de frayeur.

Comme je regardais‖ cette cohorte sombre,Un d’eux, s’en détachant,‖ vint près de moi dans l’ombreEt me tendit ses pâles mains,Comme les donne un frère‖ après les jours d’absence,Et je lus dans son âme,‖ au milieu du silence,L’arrêt terrible des destins.

Tous deux nous paraissions‖ à peu près du même âge,Et soit que ce fût l’âme,‖ ou l’air, ou le visage,Ses traits étaient pareils aux miens.Et Saint-Just me disait‖ dans la langue éternelle,« Entends-tu, dans la nuit,‖ cette voix qui t’appelle,Écoute, l’heure sonne, viens ! »

Paris, janvier 1861.

Versification

Forme
12 sizains (sizains)
Rimes
12(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (48 de 12, 24 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
12 sizains
Mots à la rime
a salue / venue féminine, classiqueb tomber / parler masculine, classiquec sombre / ombre féminine, classiquea indécise / bise féminine, classiqueb proscrits / cris masculine, classiquec monde / l’onde féminine, classiquea repaire / frère féminine, classiqueb rocher / abdiquer masculine, classiquec venue / nue féminine, classiquea République / magnifique féminine, classiqueb aventurier / terrifier masculine, classiquec histoire / croire féminine, classiquea sanglantes / géantes féminine, classiqueb haut / beau masculine, non classiquec publique / République féminine, classiquea l’ombre / nombre féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquec agonisante / mourante féminine, classiquea colère / bestiaire féminine, classiqueb bras / bas masculine, classiquec domine / colline féminine, classiquea magnanimes / sublimes féminine, classiqueb cœurs / éclaireurs masculine, classiquec âmes / d’infâmes féminine, classiquea implacables / formidables féminine, classiqueb fraternité / répété masculine, classiquec larmes / d’armes féminine, classiquea archanges / phalanges féminine, classiqueb faucheur / frayeur masculine, classiquec victime / l’abîme féminine, classiquea sombre / l’ombre féminine, classiqueb mains / destins masculine, classiquec d’absence / silence féminine, classiquea âge / visage féminine, classiqueb miens / viens masculine, classiquec éternelle / t’appelle féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres posthumes, Alfortville, Librairie internationaliste, 1900-1910· numérisation Bibliothèque numérique romande· Sources