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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1890· Poésie

La Dame En Deuil

Éphraïm Mikhaël· 17 quatrains, alexandrins et ennéasyllabes, 68 vers

À Camille Bloch.

La dame en deuil, parmi‖ les glycines des treilles,Erre languissamment‖ dans les longues alléesOù des senteurs de fruits‖ et de grappes fouléesFlottent en l’air vibrant‖ d’une rumeur d’abeilles.

Ses mains blondes avec‖ une lente indolenceSaccagent en passant‖ des lys et des verveines,Et chaque fois qu’au loin‖ sonnent les heures vainesSes grands chiens familiers‖ hurlent dans le silence.

Par les grilles, là-bas,‖ à travers les champs calmesElle regarde fuir‖ la route grise et plate,Et voici que paraît‖ en manteau d’écarlateUn cavalier portant‖ des roses et des palmes.

« Viens, ô dame en deuil,‖ vers les vallonsDe joie et de paix ;‖ allons ensembleCueillir aux jardins‖ des AvallonsLa fleur en exil‖ qui te ressemble.

« Viens, à mon baiser‖ qui t’imploraitDes lèvres de reine‖ étaient amères :Pour venir à toi,‖ dans la forêtJ’ai tué la Guivre‖ et les Chimères.

« Viens ! Dans des pays‖ blonds de soleil,Nous nous aimerons‖ sur l’or des grèves…Notre amour sera‖ comme un sommeilOù nous deviendrons‖ nos propres rêves. »

Elle, le regard plein‖ de clémences souffrantes,Tend son bras vers la plaine‖ heureuse et monotone :« Cavalier, tes chansons‖ d’amour sont enivrantesEt splendides ainsi‖ que les raisins d’automne.

« Mais ton âme aurait peur‖ dans mon âme nocturne.Ô cavalier, je ne‖ suis pas celle qu’on aime.Va-t’en ! je veux rester‖ la veuve taciturneDe mes rêves d’antan‖ que j’ai tués moi-même.

« Ton amour sombrerait‖ en mon cœur vaste et vide,Vaisseau royal perdu‖ parmi les mers profondes ;J’ai pris les clairs bonheurs‖ avec ma main avideEt maintenant je sais‖ la vanité des mondes. »

L’air glorieux frémit‖ d’un rhythme de cantiqueEt dans le jardin clos,‖ riche de fleurs hautaines,C’est un moine souillé‖ de la cendre mystiqueQui parle, l’œil ardent‖ d’espérances certaines :

« Puisque tu veux fuir‖ le mauvais bruitDu bonheur charnel‖ et de la vie,Que les beaux vergers‖ n’ont pas de fruitPour calmer ta soif‖ inassouvie,

« Partons ! sous le ciel‖ des durs étésViens t’agenouiller‖ en Galilée.Nous engloutirons‖ tes sens domptésDans une prière‖ immaculée.

« Les hommes impurs‖ sont engourdisDans le long hiver‖ des jours prospères.Viens ! nous monterons‖ en paradisPar d’âpres sentiers‖ pleins de vipères. »

Regardant en ses mains‖ pâlir des fleurs blesséesElle répond : « C’est vrai,‖ ces demeures sont viles ;Je suis si lasse de‖ la chair et des pensées.Pourtant je n’ose pas‖ m’enfuir aux saintes villes.

« Mon cœur frivole a peur‖ de tes graves parolesEt j’aurai froid sur la‖ route de délivrance.Je veux vivre parmi‖ mes mondaines corollesEt m’endormir ; je suis‖ malade d’espérance.

« Moine, si dans le sable‖ infécond de mon âmeLa Rose de miracle‖ allait enfin éclore ?L’horizon des matins‖ semble rouge de flamme,Si c’étaient mes péchés‖ qui brûlent dans l’aurore ? »

Et seule encor la dame‖ en deuil attend et songe,Et les grands chiens, tandis‖ que dans le vent frissonneLa caresse du vieil‖ espoir et du mensonge,Hurlent tous à la mort‖ quand l’heure lourde sonne.

Versification

Forme
17 quatrains (strophes variées)
Rimes
3(abba) 14(abab)
Mètre
Alexandrins et ennéasyllabes (44 de 12, 24 de 9)· profil 5+4, 6−6
Strophes
17 quatrains
Mots à la rime
a treilles / d’abeilles féminine, classiqueb allées / foulées féminine, classiquea indolence / silence féminine, classiqueb verveines / vaines féminine, classiquea calmes / palmes féminine, classiqueb plate / d’écarlate féminine, classiquea vallons / Avallons masculine, classiqueb ensemble / ressemble féminine, classiquea t’implorait / forêt masculine, classiqueb amères / Chimères féminine, classiquea soleil / sommeil masculine, classiqueb grèves / rêves féminine, classiquea souffrantes / enivrantes féminine, classiqueb monotone / d’automne féminine, classiquea nocturne / taciturne féminine, classiqueb aime / moi-même féminine, classiquea vide / avide féminine, classiqueb profondes / mondes féminine, classiquea cantique / mystique féminine, classiqueb hautaines / certaines féminine, classiquea bruit / fruit masculine, classiqueb vie / inassouvie féminine, classiquea étés / domptés masculine, classiqueb Galilée / immaculée féminine, classiquea engourdis / paradis masculine, classiqueb prospères / vipères féminine, classiquea blessées / pensées féminine, classiqueb viles / villes féminine, classiquea paroles / corolles féminine, classiqueb délivrance / d’espérance féminine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb éclore / l’aurore féminine, classiquea songe / mensonge féminine, classiqueb frissonne / sonne féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, édition Lemerre, 1890· numérisation poesies.net· Sources