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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres, 1890· Poésie

Le Mage

Éphraïm Mikhaël· 22 quatrains, alexandrins, 88 vers

À Bernard Lazare.

C’est fini : tout le jour‖ les chevaux des BarbaresOnt marché dans le sang‖ des Mages massacrés,Et des clairons vainqueurs‖ insultent de fanfaresLes portiques du temple‖ et les jardins sacrés.

Dans les champs lumineux‖ et parfumés de menthes,Au fond des bois hantés‖ d’ægipans et de dieux,Les flèches des castrats‖ ont percé les amantes ;Les muets ont vaincu‖ les rois mélodieux.

Voici qu’ils sont tombés,‖ les beaux gardiens du VerbeQui veillaient le trésor‖ des secrets fabuleux.On les a prosternés‖ la face contre l’herbePour ravir à leur mort‖ l’amitié des soirs bleus.

Et des mains de bouffons‖ se traînent sur la lyre ;Les hymnes sont souillés‖ par des voix de valets,Et tous, chiens offusqués‖ par le nard et la myrrhe,Hurlent d’horreur devant‖ la splendeur des palais.

Fugitif et donnant‖ à la terre nataleLa bénédiction‖ de son sang précieux,Le survivant de la‖ tribu sacerdotale,Le dernier des voyants‖ jette un cri vers les cieux.

« Dieu de la nuit, le ciel‖ est plein de mauvais astresDont le regard haineux‖ fait mourir les cités.Voici le jour sanglant‖ des suprêmes désastres,Et je vous parle seul‖ dans des champs dévastés.

« Cependant, comme au soir‖ des jeunes allégresses,Je m’enivre en fuyant‖ des parfums vespéraux,Et le cœur tout meurtri‖ de divines tendresses,J’ai peur de pardonner,‖ Seigneur ! à mes bourreaux.

« Je suis le prisonnier‖ de la forêt magique ;J’adore malgré moi‖ les horribles vergersDont les rameaux ont bu‖ dans le printemps tragiqueLe sang mystérieux‖ des justes égorgés.

« Et je souffre d’aimer‖ encor la gloire infâmeDe la terre déchue‖ et du ciel avili.Je pleure de sentir‖ descendre sur mon âmeComme une brume d’or‖ le pacifique oubli.

« O mon Dieu ! sauvez-moi‖ des fleurs crépusculairesEt laissez-moi m’enfuir‖ des pays bien aimés.Je veux savoir la joie‖ immense des colères,La royale rancœur‖ des lions enfermés.

« Comme un chasseur qui vient‖ raviver sous sa lanceL’ancienne cruauté‖ des monstres endormis,Irritez-moi, troublez‖ ma bonne somnolence,Que je puisse à la fin‖ haïr mes ennemis.

« Et quand ils sortiront‖ des demeures pillées,Emplissez-moi le cœur‖ de désirs ténébreux,Pour que je veuille enfin,‖ de mes mains réveillées,Faire crouler les rocs‖ des montagnes sur eux. »

Il dit ; et le jour vient,‖ et le honteux cortègeDes étrangers remplit‖ la plaine et le ravin ;Et le conquérant dort,‖ stupide, sur le siègeDu char royal sali‖ de poussière et de vin.

Mais ces hommes sont beaux‖ sous le soleil qui doreLes cuirasses de bronze‖ et les riches cimiersDans la campagne en fleurs‖ où le vent de l’auroreIncline devant eux‖ les lys et les palmiers.

Alors, respectueux‖ et doux, le dernier Mage,Contemplant les chevaux‖ cabrés dans la moisson,Semble un vieux serviteur‖ courbé pour rendre hommageAu maître vénéré‖ qui rentre en sa maison :

« Salut, voleurs épris‖ de gloires insensées,Lâchés dans les blés mûrs‖ comme de lourds taureaux !Gloire à vous, meurtriers‖ des blanches fiancées,Car le soleil levant‖ vous égale aux héros.

« Vous chevauchez pareils‖ aux dompteurs des Chimères,Aux blonds libérateurs‖ des princesses en deuil,Et plus haut que le bruit‖ des peuples éphémèresVous faites résonner‖ le cri de votre orgueil.

« Et les hommes, au fond‖ de leurs villes lointaines,Troublés par la rumeur‖ de vos chars merveilleux,Vous prêteront, muets,‖ des paroles hautaines,Castrats, vous salueront‖ comme de grands aïeux.

« Allez ! moi seul, j’ai vu‖ vos mauvaises épées ;Seul je sais le secret‖ de votre cœur banal.Mais je veux être aussi‖ pour les foules trompéesComplice de l’aurore‖ et du vent matinal.

« Je veux laisser en paix‖ la splendeur des mensongesÉclore sous les pieds‖ de vos chevaux impurs ;Car vous êtes élus‖ pour passer dans les songes,Car le destin vous livre‖ aux aèdes futurs.

« Et vaincu je bénis‖ les ennemis immondes,Puisque aux appels de leurs‖ clairons retentissantsUn éphèbe surgit‖ à l’orient des mondes,Qui sacrera leur roi‖ par les rhythmes puissants. »

Il parle ainsi, tendant‖ sans haine des mains calmes ;Et dans les champs, émus‖ d’un frisson de réveil,Parmi les gerbes d’or‖ et les tranquilles palmes,Ces brutes, dieux nouveaux,‖ marchent vers le soleil.

Avril 1888

Versification

Forme
22 quatrains (quatrains)
Rimes
22(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a Barbares / fanfares féminine, classiqueb massacrés / sacrés masculine, classiquea menthes / amantes féminine, classiqueb dieux / mélodieux masculine, classiquea Verbe / l’herbe féminine, classiqueb fabuleux / bleus masculine, classiquea lyre / myrrhe féminine, classiqueb valets / palais masculine, classiquea natale / sacerdotale féminine, classiqueb précieux / cieux masculine, classiquea astres / désastres féminine, classiqueb cités / dévastés masculine, classiquea allégresses / tendresses féminine, classiqueb vespéraux / bourreaux masculine, classiquea magique / tragique féminine, classiqueb vergers / égorgés masculine, classiquea infâme / âme féminine, classiqueb avili / oubli masculine, classiquea crépusculaires / colères féminine, classiqueb aimés / enfermés masculine, classiquea lance / somnolence féminine, classiqueb endormis / ennemis masculine, classiquea pillées / réveillées féminine, classiqueb ténébreux / eux masculine, classiquea cortège / siège féminine, classiqueb ravin / vin masculine, classiquea dore / l’aurore féminine, classiqueb cimiers / palmiers masculine, classiquea Mage / hommage féminine, classiqueb moisson / maison masculine, classiquea insensées / fiancées féminine, classiqueb taureaux / héros masculine, classiquea Chimères / éphémères féminine, classiqueb deuil / orgueil masculine, classiquea lointaines / hautaines féminine, classiqueb merveilleux / aïeux masculine, classiquea épées / trompées féminine, classiqueb banal / matinal masculine, classiquea mensonges / songes féminine, classiqueb impurs / futurs masculine, classiquea immondes / mondes féminine, classiqueb retentissants / puissants masculine, classiquea calmes / palmes féminine, classiqueb réveil / soleil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres, Paris, édition Lemerre, 1890· numérisation poesies.net· Sources