Poésies, 1801‑1815· Poésies légères
Épître a mes lunettes
O vous, dont le secours me donneL'avantage pour moi si douxDe mieux voir ce qui m'environne,O mes lunettes ! c'est pour vousQue rapidement je griffonne,Sans recherches et sans apprêts,Quelques tirades imparfaites,Quelques vers un peu faibles… maisUn auteur avec ses lunettesN'y regarde pas de si près.
Je n'adopte pas la méthodeDu petit-maître chevrotant,Qui prétendait en vous portantMettre les défauts à la mode.Moi, je n'use point de détour :Ma misère est assez commune ;Je m'en console chaque jour,Car pour compagnons d'infortuneJ'ai Thémis, Plutus et l'Amour.
Mes lunettes, je le confesse,Vous m'êtes d'un bien grand secours !Par exemple, à vous j'ai recoursPour voir… un époux sans maîtresse,Un homme en place sans fierté,Un philosophe sans faiblesse,Un poète sans vanité.Mais quand j'aperçois, au contraire,Un fat qui, jusques au mentonEnfoncé dans son pantalon,Croit pouvoir tout dire et tout faire ;Des prudes à l'air affecté ;Des sexagénaires coquettes,Qui rassemblent sur leurs toilettesLes vieux débris de leur beauté,Je vous soulève, ô mes lunettes !Et, grâce au ciel, je ne vois plus,Au lieu de cette sotte engeance,Qu'un nuage épais et confusQui m'en épargne la présence.
Sans votre indulgente assistance,Que de biens me seraient ravis !Pourrais-je sur les prés fleuris,Sur la consolante verdurePromener mes regards ravis,Aux champs admirer la nature…Ou bien l'admirer à Paris ?Pourrais-je voir les jeux, les ris,De nos belles suivre les traces,Distinguer les brillants contoursD'un sein qui sert de trône aux GrâcesEt de reposoir aux Amours ?
Sans lunettes les faibles vues,Souvent sans se douter de rien,Commettent de lourdes bévues :C'est justement par ce moyenQue plus d'un de ma connaissance,Sans doute n'y voyant pas bien,Aura pris, par inadvertance,Le bien d'un autre pour le sien.Moi-même, ô lunettes propices !On me verrait, sans vos services,Opérer d'une autre façonMainte étrange métamorphose :Prendre peut-être… que sait-on ?Un usurier pour un Caton,Un gazetier pour un Platon,Un Midas pour un Apollon,Et Zoïle pour quelque chose !
Versification
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a donne / m'environne / griffonne féminine, classiqueb doux / vous masculine, classiquec apprêts / mais / près masculine, classiqued imparfaites / lunettes féminine, classiquea méthode / mode féminine, classiqueb chevrotant / portant masculine, classiquec détour / jour masculine, classiqued commune / d'infortune féminine, classiquee l'Amour / secours / recours masculine, classiquea confesse / maîtresse / faiblesse féminine, classiquec fierté / vanité masculine, non classiqued contraire / faire féminine, classiquee menton / pantalon masculine, classiquef affecté / beauté masculine, classiqueg coquettes / toilettes / lunettes féminine, classiqueh plus / confus masculine, classiquei engeance / présence / assistance féminine, classiqueb ravis / fleuris masculine, classiquec verdure / nature féminine, classiqued ravis / Paris / ris masculine, classiquee traces / Grâces féminine, classiquef contours / Amours masculine, classiquea vues / bévues féminine, classiqueb rien / moyen masculine, classiquec connaissance / inadvertance féminine, classiqued bien / sien masculine, classiquee propices / services féminine, classiquef façon / sait-on masculine, classiqueg métamorphose / chose féminine, classiqueh Caton / Platon / Apollon masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de, PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1865· numérisation Bibliothèque numérique de Lyon· Sources