Poésies, 1801‑1815· Ballades
La bachelette
Au temps passé,‖ l'innocente LoïseDu beau Vindal‖ s'enamoura, dit-on.Vindal en guerre‖ était plein de franchise,Mais en amour‖ cauteleux et félon.
Heureux à peine,‖ il lui dit : « Bachelette,Vais dans Beaucaire‖ à superbes tournois ;Tôt reviendrai‖ te rapporter aigretteDe chevaliers‖ désarçonnés par moi. »
Il dit, revêt‖ son armure luisante,Prend son épée,‖ et sa lance, et son cor :Loïse en pleurs‖ pour gage lui présenteL'écharpe blanche‖ et les bracelets d'or.
Il part. Bientôt‖ dans le bois solitaireIl rencontra,‖ sur un blanc palefroi,La belle Irène‖ en chemin pour Beaucaire ;Et dans son cœur‖ il sentit doux émoi.
« Heur vous advienne,‖ aimable voyageuse !Dit-il alors,‖ retenant son coursier.Feuillage est sombre,‖ et nuée orageuse :S'il vous complaît,‖ serai votre écuyer.
— Oui bien, répond‖ la cavalière émue ;Mais vais sans doute‖ avec trop de lenteur.— Vais lentement‖ aussi, belle inconnue ;Car, depuis peu,‖ suis blessé vers le cœur.
— Blessé ! répond‖ l'aventureuse dame :Ciel m'est témoin,‖ voudrais vous secourir.— Ne tient qu'à vous ;‖ possédez vrai dictame :Qui m'a blessé‖ bien saurait me guérir.
A ce propos,‖ détournant son visage,Rougit la dame,‖ ou feignit de rougir ;Et, du parler‖ tous deux perdant l'usage,De temps en temps‖ étouffaient un soupir.
A quelques pas,‖ la jeune VioletteSuivait sa dame,‖ et rêvant s'en allait,Non sans redire‖ en chevauchant seulette :« Que l'étranger‖ n'a-t-il page ou varlet ! »
Nuit déjà close,‖ à Beaucaire ils entrèrent ;Mais, ne logeant‖ dans le même manoir,Bien à regret,‖ las ! ils se séparèrent,Et tendrement‖ se dirent : « Au revoir ! »
Le lendemain,‖ quand s'ouvrit la carrière,Irène, auprès‖ de ses nobles parents,Riche d'atours,‖ non loin de la barrière,Pour le tournoi‖ prit place aux premiers rangs.
Du fier Vindal‖ le triomphe s'apprête ;De l'espérance‖ il a pris la couleur :Victorieux,‖ aux pieds de sa conquêteIl vient poser‖ le prix de la valeur.
Puis à voix basse‖ il dit : « Vindal réclamePrix plus charmant,‖ couronne de vainqueur.Onc ne saurai-je‖ où fleurit vrai dictameQue réservez‖ à blessure du cœur ?
— Beau paladin,‖ tôt le saurez, » dit-elle.Et revenant,‖ le soir, au vieux château,Sur son passage,‖ au pied de la tourelle,Elle aperçut‖ modeste jouvenceau.
« Noble beauté,‖ dit-il avec simplesse,Recevez-moi‖ comme page ou varlet ;Pour vous servir‖ aurai zèle et prestesse,Et de grand cœur‖ aimerai qui vous plaît.
— Ce soir, ami,‖ porteras ma livrée.Suis libérale‖ à qui m'a bien servi. »Le jouvenceau‖ fait dès lors son entrée,Et Violette‖ en a le cœur ravi.
Se rajustant,‖ tout bas elle répète :« Ciel est propice‖ à dévoie oraison.Au revenir‖ plus ne serai seulette,Voyage est court‖ avec beau compagnon.
— Ça, dit Irène,‖ es-tu discret, mon page ?— C'est loi d'honneur‖ et devoir de féal.— Veux bien t'en croire,‖ et te donne messagePour chevalier‖ qui porte nom Vindal.
Dire lui faut‖ qu'à minuit vrai dictameDevers la tour‖ doit fleurir ; puis encorQue, de sa part,‖ Irène lui réclameÉcharpe blanche‖ avec bracelets d'or. »
Le page alors‖ va remplir son message.Vindal troublé‖ ne le reconnut pas.Morne et pensif‖ s'en retournait le page,Quand une fleur‖ s'offrit devant ses pas.
Pauvre Loïse !‖ hélas ! la fleur fataleDans ta pensée‖ a déjà son emploi ;Et cependant‖ ton altière rivaleAttend le page,‖ et ce page c'est toi.
Pour abréger‖ sa trop longue veillée,L'heureux Vindal‖ monta son coursier noir,Et parcourut‖ la lande dépouillée,En écoutant‖ l'horloge du manoir.
La blanche lune‖ argentait la fougèreQuand douze fois‖ le sombre airain sonna.Vindal, plus prompt‖ que la flèche légère,Volait… Soudain‖ son coursier frissonna.
Sous l'éperon‖ qui l'attaque et le presseIl se défend ;‖ l'œil et l'oreille au guet,Les crins au vent,‖ il recule, il se dresse,Et l'air frémit‖ de son souffle inquiet.
« Quoi ! dit son maître,‖ ô mon fidèle Ébène,Qu'ai vu cent fois,‖ dans le sentier d'honneur,Sans tressaillir‖ braver lance inhumaine,En frissonnant‖ me conduit au bonheur !
D'un saut léger‖ Vindal touche l'arène,Gagne la tour,‖ regarde fixementEt devant lui‖ voit le page d'Irène,Sur le gazon,‖ couché sans mouvement.
Incline-toi‖ vers sa bouche muette,Amant d'Irène !‖ approche, approche encor.Reconnais-tu‖ la douce bachelette,L'écharpe blanche‖ et les bracelets d'or ? »
Il s'étendit‖ sur la terre sauvage,Et d'un frisson‖ tout son corps fut transi.Il dit trois fois :‖ « Tu dors longtemps, beau pageAu point du jour‖ Vindal dormait aussi.
Versification
- Forme
- 28 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 28(abab)
- Mètre
- Décasyllabes· profil 4+6
- Strophes
- 28 quatrains
- Mots à la rime
- a Loïse / franchise féminine, classiqueb dit-on / félon masculine, classiquea Bachelette / aigrette féminine, classiqueb tournois / moi masculine, non classiquea luisante / présente féminine, classiqueb cor / d'or masculine, classiquea solitaire / Beaucaire féminine, classiqueb palefroi / émoi masculine, classiquea voyageuse / orageuse féminine, classiqueb coursier / écuyer masculine, classiquea émue / inconnue féminine, classiqueb lenteur / cœur masculine, classiquea dame / dictame féminine, classiqueb secourir / guérir masculine, classiquea visage / l'usage féminine, classiqueb rougir / soupir masculine, classiquea Violette / seulette féminine, classiqueb allait / varlet masculine, classiquea entrèrent / séparèrent féminine, classiqueb manoir / revoir masculine, classiquea carrière / barrière féminine, classiqueb parents / rangs masculine, classiquea s'apprête / conquête féminine, classiqueb couleur / valeur masculine, classiquea réclame / dictame féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea dit-elle / tourelle féminine, classiqueb château / jouvenceau masculine, classiquea simplesse / prestesse féminine, classiqueb varlet / plaît masculine, classiquea livrée / entrée féminine, classiqueb servi / ravi masculine, classiquea répète / seulette féminine, classiqueb oraison / compagnon masculine, classiquea page / message féminine, classiqueb féal / Vindal masculine, classiquea dictame / réclame féminine, classiqueb encor / d'or masculine, classiquea message / page féminine, classiqueb pas masculine, classiquea fatale / rivale féminine, classiqueb emploi / toi masculine, classiquea veillée / dépouillée féminine, classiqueb noir / manoir masculine, classiquea fougère / légère féminine, classiqueb sonna / frissonna masculine, classiquea presse / dresse féminine, classiqueb guet / inquiet masculine, classiquea Ébène / inhumaine féminine, classiqueb d'honneur / bonheur masculine, classiquea l'arène / d'Irène féminine, classiqueb fixement / mouvement masculine, classiquea muette / bachelette féminine, classiquea sauvage / page féminine, classiqueb transi / aussi masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
112 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de, PARIS, CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1865· numérisation Bibliothèque numérique de Lyon· Sources