Les vignes du seigneur, 1854
Une date
I
Au gai roman de ma jeunesseJ'ai fait une corne ce soir.Je te ferme, le temps est noir,Petit livre si plein d'ivresse.
Adieu chansons, tout est fini,Faisons place à la politique.Cette seconde RépubliquePour ses rêveurs n'a pas un nid.
Nos récits étaient des sornettes.L'heure est venue où les poëtesNe seront pas plus regardésQue bretteurs ou pipeurs de dés.
Le monde, saturé de fables,Délaisse petit à petitLes pages où ces pauvres diablesMettaient leur cœur et leur esprit.
Maigres comme des télégraphes,Sous les balcons errants et las,On vide sur eux des ‒ carafes. ‒Comme aux amoureux, dans Gil Blas…
Où chercher maintenant fortune ?L'Icarie est bien loin de nous ;Et puis, d'ailleurs, s'il en est une,Elle est pour les planteurs de choux.
Que le ciel ne m'a-t-il fait naîtreComme ce bourgeois gras et blond,Si bien mis, et si content d'être,Qu'il n'en demande pas plus long ?
Qu'ai-je fait à la ProvidencePour n'être pas tout simplementHomme de peine et de silence,Pêcheur breton, meunier normand ?
Officier de cavalerieJouant au billard chaque soirEt faisant une cour fleurieAux demoiselles de comptoir ?
Surnuméraire à la marine,Ayant de l'ordre et du crédit,Avec des manches en lustrinePour ne point gâter mon habit ?
Ou boutiquier dans ma boutique,Marié, bête, matinal,Attendant venir la pratiqueEn lisant le National ?
II
Si quelque ambition grotesqueAllait cependant me venir !Éligible, je le suis presque ;Qui me dira mon avenir ?
D'une Constituante en peineIrai-je un jour grossir les rangs ?Serinette républicaine,Harmonica de vingt-cinq francs !
Serai-je, ‒ que le ciel m'en garde ! ‒Rêveur hissé sur un pavois,Moitié tribun et moitié barde,Bras inerte, éloquente voix ?
Publiciste, ayant pour amantesLes Némésis aux bras flétrisDe mes colères écumantesInondant le premier Paris ?
Ou pamphlétaire de ruelles,Comme Timon l'Athénien,Timon, démocrate en dentelles,Vicomte en bonnet phrygien ?
Irai-je, gonflé de misère,La nuit, devant un suif tremblant,Pâle Archiloque de gouttière,Rimer des odes au pain blanc ?
III
O contrastes impitoyables !Jamais on ne vit ciel plus bleu,Air plus doux, nuits plus admirables,Qu'en ces temps de sang et de feu.
Au milieu des guerres civiles,Au plus fort des combats de juin,Quand on fusillait des mobilesAux barreaux des marchands de vin ;
Quand on jetait par les fenêtresDes bouteilles de vitriol, ‒Toujours résonnaient dans les hêtresLes poëmes du rossignol ;
Chaque soir, la lune coquetteSe mirait dans le lac plissé,Comme ferait une grisetteDans un coin de miroir cassé ;
Car c'est le temps des jeunes brises,Le temps où tout chante, où tout plaît,Où Rousseau jetait des cerisesA mademoiselle Galley ;
Où plus d'un de nous s'achemine,La cravate un peu de côté,Seul, vers la rivière voisine,Pour prendre un bain d'éternité.
IV
Vivre, eh Dieu ! la pauvre merveille !Morne chanson, morne refrain !Ce que nous avons fait la veille,Nous le ferons le lendemain :
Nous arpenterons sans mystèreToujours les mêmes boulevards,Et la même Cité Bergère,Avec le même pont des Arts.
Combattant la même paresse,Le matin nous retrouvera ;Et, le soir, la même maîtresseSur sa gorge nous vieillira.
Nos cœurs, tristes petites bêtes,Ne battront qu'une ou deux fois l'an ;Et, dans quinze ans, nos pauvres têtes…Mais où sont les neiges d'antan ?
Car, grâce au public insensible,Pour nous, vainement révoltés,La lutte se fait impossibleAvec les faiseurs effrontés.
Et lorsque ainsi l'on nous disputeLa renommée avec le pain,On s'étonne que dans la lutteNotre accent devienne hautain.
Que pour tant de stupides œuvresNous n'ayons égard ni bon ton,Et que pour la chasse aux couleuvresIl nous suffise d'un bâton.
Ah ! race de marchands du Temple,Mais du Temple infect de Paris,Qu'un de vous sans rougir contempleNotre légion d'appauvris :
Nos poëmes qui trop tard règnentVeulent un rude enfantement,Car nos flancs sont des flancs qui saignent.Toute ode suppose un tourment.
Eh bien ! donc, tombons sans murmure,Tombons comme des orgueilleux !La conscience, c'est l'armureDes poëtes, ces derniers preux !
Versification
- Forme
- 33 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 2(abba) 1(aabb) 30(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 33 quatrains
- Mots à la rime
- a jeunesse / d'ivresse féminine, classiqueb soir / noir masculine, classiquea fini / nid masculine, non classiqueb politique / République féminine, classiquea sornettes / poëtes féminine, classiqueb regardés / dés masculine, classiquea fables / diables féminine, classiqueb petit / esprit masculine, classiquea télégraphes / carafes féminine, classiqueb las / Blas masculine, classiquea fortune / une féminine, classiqueb nous / choux masculine, classiquea naître / d'être féminine, classiqueb blond / long masculine, non classiquea Providence / silence féminine, classiqueb simplement / normand masculine, classiquea cavalerie / fleurie féminine, classiqueb soir / comptoir masculine, classiquea marine / lustrine féminine, classiqueb crédit / habit masculine, classiquea boutique / pratique féminine, classiqueb matinal / National masculine, classiquea grotesque / presque féminine, classiqueb venir / avenir masculine, classiquea peine / républicaine féminine, classiqueb rangs / francs masculine, classiquea garde / barde féminine, classiqueb pavois / voix masculine, classiquea amantes / écumantes féminine, classiqueb flétris / Paris masculine, classiquea ruelles / dentelles féminine, classiqueb l'Athénien / phrygien masculine, classiquea misère / gouttière féminine, classiqueb tremblant / blanc masculine, classiquea impitoyables / admirables féminine, classiqueb bleu / feu masculine, classiquea civiles / mobiles féminine, classiqueb juin / vin masculine, classiquea fenêtres / hêtres féminine, classiqueb vitriol / rossignol masculine, classiquea coquette / grisette féminine, classiqueb plissé / cassé masculine, classiquea brises / cerises féminine, classiqueb plaît / Galley masculine, non classiquea s'achemine / voisine féminine, classiqueb côté / d'éternité masculine, classiquea merveille / veille féminine, classiqueb refrain / lendemain masculine, classiquea mystère / Bergère féminine, classiqueb boulevards / Arts masculine, classiquea paresse / maîtresse féminine, classiqueb retrouvera / vieillira masculine, classiquea bêtes / têtes féminine, classiqueb l'an / d'antan masculine, classiquea insensible / impossible féminine, classiqueb révoltés / effrontés masculine, classiquea dispute / lutte féminine, classiqueb pain / hautain masculine, classiquea œuvres / couleuvres féminine, classiqueb ton / bâton masculine, classiquea Temple / contemple féminine, classiqueb Paris / d'appauvris masculine, classiquea règnent / saignent féminine, classiqueb enfantement / tourment masculine, classiquea murmure / l'armure féminine, classiqueb orgueilleux / preux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vignes du Seigneur, PARIS, VICTOR LECOU, ÉDITEUR, 1854· numérisation Project Gutenberg· Sources