Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les hortensias bleus, 1896· IV Chambre obscure· Ecce homo

CXLVII. « Cet enfant qu'on gardait comme une brebis sainte »

Robert de Montesquiou· 20 quatrains, alexandrins, 80 vers

A M. Léon DIERX.

Cet enfant qu'on gardait‖ comme une brebis sainte,Que l'on n'eût pas laissé‖ faire quatre pas seul,Le voilà franchissant‖ la redoutable enceinte,Sous le palladium‖ pallide du linceul.

Son père se révolte‖ et sa mère s'indigne ;Leur enfant qu'on gardait‖ à vue ! Or, le voilàN'ayant pour s'abriter‖ que cette aile de cygneQue la mort lui fit naître,‖ et dont il s'envola.

Où sont ses précepteurs,‖ que font ses gouvernantes,Tous ceux qui sur sa nuit‖ veillaient, et sur son jour,Le sauvant du toucher‖ des choses étonnantesEt lui dosant la vie‖ à mesure d'amour ?

Ceux qui s'interposaient‖ entre l'âme et les choses,Entre la chair trop frêle‖ et le savoir trop fort,Et ne lui démontraient‖ que le parfum des rosesDe peur qu'il ne conclût,‖ de l'épine, à la Mort.

Il est donc une porte‖ où Dieu, qui recommandeDe tenir ses enfants‖ sous un œil scrupuleux,Capricieusement,‖ soudain, les redemandePour les plonger, sans guide,‖ au cœur des gouffres bleus.

Et quelle porte, hélas !‖ — de marbre ! Et quelle passe !La terre humide où sont‖ déjà les morts anciensQui semblent, de leur nuit,‖ demander à voix basseAu nouveau-né venu‖ des nouvelles des siens.

Que dut-il éprouver,‖ dans la rupture intime,Petit être choyé,‖ petit oiseau couvé,Lorsque, sous sa parure‖ auguste de victime,Au fond de l'Infini,‖ seul il s'est retrouvé,

Proche, de l'examen‖ qui permet de prétendreAux présentations‖ du Dieu qui nous voit nu ?Et le grand Ange blanc‖ qui l'attend pour le prendreN'est-il qu'un sérieux‖ et sévère inconnu ?

Le grand mort est hardi,‖ vieux vivant responsable,Auquel il appartient‖ de s'entendre avec Dieu ;Et c'est son châtiment,‖ ce frisson haïssableD'anéantissement‖ sous la grandeur du lieu.

Mais, lui qu'on épiait,‖ de l'allée aux pelouses,Sous les yeux trop voyants,‖ ou le jour trop vermeil :Et que l'on défendait,‖ plein de terreurs jalouses,Des regards des humains,‖ des baisers du soleil.

Lui qui ne savait rien‖ du limon de la terre,Le voilà, seul, en proie‖ à la Voute des cieux ;Et, sans transition,‖ hors des bras du mystère,Jeté dans l'inouï‖ cœur du prodigieux !

Dans l'éparpillement‖ échevelé des astres,Lancé, presque au sortir‖ des lins de son berceau ;Et, pour chant de nourrice,‖ en l'air plein de désastres,Écoutant s'écouler‖ les urnes du Verseau,

Aboyer le Cancer,‖ grincer le Capricorne,Daniel tout petit‖ du ciel tumultueuxExposé sur l'anneau‖ de la cage sans borne,Dans la fosse aux lions‖ des Signes monstrueux !

Lui qu'on n'eût pas laissé‖ traverser la cour même,Descendre ces perrons,‖ monter ces escaliers,Le voilà dans la nuit‖ se demandant : « Qui m'aime,Parmi tous ces points d'or‖ qui brillent par milliers ?

« Oui, les anges sont beaux,‖ les bienheureux superbes ;J'admire le faisceau‖ des étoiles en pleurs ;Mais j'aime mieux l'enclos‖ où des roses en gerbesPour leur rosée ont pris‖ à ma mère ses pleurs. »

Son père s'inquiète‖ et sa mère s'effare ;Car, de l'autre côté,‖ qu'a-t-il vu ce petit ?Ce grand Dieu qui rayonne‖ ainsi qu'un géant phareN'est-il point pour troubler‖ le bébé qui partit ?

Mais non, tout s'adoucit‖ et se proportionne ;O père, apaise-toi ;‖ mère, rassurez-vous :De peur que son éclat‖ trop ne l'émotionneLa comète assagit‖ ses rayonnements fous ;

Le Sabaoth fâché‖ n'est plus que notre Père,Le Bon Dieu reparaît‖ sous le grand Jéhova ;Et l'affreux Zodiaque‖ est remis au repaireDont le rugissement,‖ sous la voûte, s'en va.

Les Anges ont voilé‖ leurs graves apparences ;Les Saints ne veulent plus‖ qu'être doux et charmants,Quand les petits défunts‖ leur font les révérencesQu'on leur apprit jadis‖ au bal de leurs mamans.

Pourtant, vers les clartés‖ de ces apothéosesMonte un sanglot d'en bas ;‖ et les Cieux triomphants,Au penser de la mère,‖ ont des pitiés morosesPour les petits défunts‖ faits de petits enfants.

Versification

Forme
20 quatrains (quatrains)
Rimes
20(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
20 quatrains
Mots à la rime
a sainte / enceinte féminine, classiqueb seul / linceul masculine, classiquea s'indigne / cygne féminine, classiqueb voilà / s'envola masculine, classiquea gouvernantes / étonnantes féminine, classiqueb jour / d'amour masculine, classiquea choses / roses féminine, classiqueb fort / Mort masculine, classiquea recommande / redemande féminine, classiqueb scrupuleux / bleus masculine, classiquea passe / basse féminine, classiqueb anciens / siens masculine, classiquea intime / victime féminine, classiqueb couvé / retrouvé masculine, classiquea prétendre / prendre féminine, classiqueb nu / inconnu masculine, classiquea responsable / haïssable féminine, classiqueb Dieu / lieu masculine, classiquea pelouses / jalouses féminine, classiqueb vermeil / soleil masculine, classiquea terre / mystère féminine, classiqueb cieux / prodigieux masculine, classiquea astres / désastres féminine, classiqueb berceau / Verseau masculine, classiquea Capricorne / borne féminine, classiqueb tumultueux / monstrueux masculine, classiquea même / m'aime féminine, classiqueb escaliers / milliers masculine, classiquea superbes / gerbes féminine, classiqueb pleurs masculine, classiquea s'effare / phare féminine, classiqueb petit / partit masculine, classiquea proportionne / l'émotionne féminine, classiqueb rassurez-vous / fous masculine, classiquea Père / repaire féminine, classiqueb Jéhova / va masculine, classiquea apparences / révérences féminine, classiqueb charmants / mamans masculine, classiquea apothéoses / moroses féminine, classiqueb triomphants / enfants masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources