Les hortensias bleus, 1896· II Chapelle blanche· Berceuses
XXVI. Chande
Le visaige historié comme un bât de mulet ;RABELAIS.
Elle était la Mère aux Zouaves .C'est ainsi qu'elle se nommaitElle-même. Elle aimait les braves,Les cocardes et le plumet.
L'Esplanade des InvalidesLui fournissait des contingentsDe clients zélés et solides,Et de toutes sortes de gens.
Elle était marchande d'oranges,De pain d'épices, de croquet,Et de pipes en sucre étranges,D'orge et de pomme, — mastroquet
Du coco, que hait la cocotte,Mais qu'aime le promeneur lent ;Et qu'un flâneur en redingoteParfois sirote, vieux chaland.
Cocos de fin bois de réglisseSévèrement édulcorés,Et dont parfois font leur délice,Même des messieurs décorés !
Mais, les heureux jours d'exercices,Il faut voir zouave et turcoVenir là, faire les narcisses,Et se mirer dans ce coco.
La petite baraque verte,Deux fois grande comme un tonneau,Bien établie et bien couverte— Je ne boirai plus de ton eau !
Sans rien du velours d'Isabelle,Bouquetière du Jockey-Club,Captait pourtant la ribambelle.En ce temps-là — du petit Bob.
On eût dit, sous le vert qui beugle,Aux quatre vents, de son auvent,Comme un grand abat-jour d'aveugle,Sur le museau d'un chien savant.
Je revois l'épaisse carafe,Au goulot bouché d'un citron ;Et le jouet au dur paraphe,Le carton et le quarteron.
On n'y vendait que des oubliesOubliés, des seaux dévernis,Ballons crevés, choses rempliesDe mille prestiges ternis.
Mais la marchande, mais la ChandeDe ce poussiéreux patatras,Seule allèche, seule achalandeSous les cornes de son madras.
Ce vieux Diogène femelle.Qui, dans sa barbe d'acajou,Perpétuellement grommelle,A tout l'attrait d'un vieux joujou
Angélique et diabolique,Plus pain d'épice que ses painsD'épices même, où l'angélique,Et l'amande furent copains.
C'est une babouine, une sphynge,Un je ne sais quoi d'oubliéEntre la sorcière et le singe,Dans un coin de Paris, plié.
Elle n'a plus nul idiome,Elle est idiote à moitié ;Elle représente un vieux gnome,Qui fait peur et qui fait pitié.
Mais les dames poudrerizées,Qui vendent des bonbons sucés,Dans les champs des Champs-Élysées,N'ont pas le quart de son succès.
Adossée à son terrain vagueDont on la chasse en bâtissant,Ainsi que l'arche sur la vagueSa coque va reparaissant.
Sa coquille de vieux mollusque ;Sa coque où règne le cocoEt qu'égaie une tache brusqueDe turban ou bien de shako.
Un jour la boutique-guérite,Pourtant se ferme à nos deux sous,Guérie aussi la marguerite,Bonne nuit, la mère aux zouzous !
Paix à ton nom, vieille lanterne !Nulle part on ne vendra plusDe pain d'épices aussi terne,De bonbons aussi révolus.
Te voilà rendue à l'espaceAvec tes lots contemporainsDe gâteau qui jamais ne passe,Et tes anis, perfides grains ;
Toutes ces poudreuses retapes,Poire tapée et pruneaux grisQui te suivaient dans tes étapes,Amis fidèles, mais aigris ;
Ton antique fond de boutiqueEt tes massepains endurcis,Et dont peut-être la pratique,De par un éternel sursis,
Doit te retrouver, après trêve,Au mur des cieux où sont les siens,Vendeuse de joujoux de rêve,Et de cocos ambrosiens !
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a Zouaves / braves féminine, classiqueb nommait / plumet masculine, classiquea Invalides / solides féminine, classiqueb contingents / gens masculine, classiquea d'oranges / étranges féminine, classiqueb croquet / mastroquet masculine, classiquea cocotte / redingote féminine, classiqueb lent / chaland masculine, classiquea réglisse / délice féminine, classiqueb édulcorés / décorés masculine, classiquea d'exercices / narcisses féminine, classiqueb turco / coco masculine, classiquea verte / couverte féminine, classiqueb tonneau / eau masculine, classiquea d'Isabelle / ribambelle féminine, classiqueb Jockey-Club / Bob masculine, équivalentea beugle / d'aveugle féminine, classiqueb auvent / savant masculine, équivalentea carafe / paraphe féminine, classiqueb citron / quarteron masculine, classiquea oublies / remplies féminine, classiqueb dévernis / ternis masculine, classiquea Chande / achalande féminine, classiqueb patatras / madras masculine, classiquea femelle / grommelle féminine, classiqueb d'acajou / joujou masculine, classiquea diabolique / l'angélique féminine, classiqueb pains / copains masculine, classiquea sphynge / singe féminine, classiqueb d'oublié / plié masculine, classiquea idiome / gnome féminine, classiqueb moitié / pitié masculine, classiquea poudrerizées / Champs-Élysées féminine, classiqueb sucés / succès masculine, classiquea vague féminine, classiqueb bâtissant / reparaissant masculine, équivalentea mollusque / brusque féminine, classiqueb coco / shako masculine, classiquea boutique-guérite / marguerite féminine, classiqueb sous / zouzous masculine, classiquea lanterne / terne féminine, classiqueb plus / révolus masculine, classiquea l'espace / passe féminine, classiqueb contemporains / grains masculine, classiquea retapes / étapes féminine, classiqueb gris / aigris masculine, classiquea boutique / pratique féminine, classiqueb endurcis / sursis masculine, classiquea trêve / rêve féminine, classiqueb siens / ambrosiens masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources