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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les hortensias bleus, 1896· IV Chambre obscure· Mater alma

CLII. « La Mort n'est point un Être, elle n'est que l'absence »

Robert de Montesquiou· 19 quatrains, alexandrins, 76 vers

La Mort n'est point un Être,‖ elle n'est que l'absenceDe la Vie… et pourtant‖ le Poète la faitEt marcher, et parler,‖ et lui donne une essence,Et d'une entité nette‖ ou vague la revêt.

L'Apocalypse en feu‖ lui prête un cheval pâle ;Et la voilà, par monts‖ et par vaux, chevauchantEt désarticulant‖ sous la lune d'opaleSon squelette de jais,‖ et d'ivoire, et d'argent.

Et pourtant, si la Mort‖ existe, je l'ai vue !…Une étrange Princesse,‖ en un hôtel garni ;Décharnée au delà‖ de la maigreur prévue…Caricaturale, au‖ delà de Gavarni.

Mais cependant,‖ pas ridicule : trop terriblePour cela, dépassant‖ le risible de toutLe sérieux qui sied‖ au partner qui nous cribleEt dont le jeu toujours‖ tient le dernier atout.

Ses enfants, avant elle,‖ à notre table d'hôte,Entrèrent en un lent‖ groupe de Maeterlinck ;Défilé dont le noir‖ étrangle, dont l'air ôteLa voix, dont le silence‖ effare : quatre ou cinq,

Rangés, en bout de table,‖ autour d'un siège vide…Tout à coup une porte s'ouvre,‖ un bras géantApparaît, une‖ dislocation livideÉchappe à des porteurs,‖ dans l'huis semi-béant.

Et Voici pénétrer‖ dans la salle où nous sommes,L'Être dégingandé‖ par-dessus le permis,Tout ce que l'abandon‖ de la faim et des sommes,Dans une silhouette,‖ infiniment a mis.

Surtout, la volonté‖ de n'être point malade ;L'horreur d'un bras donné‖ qui rappelle son cas ;Et l'art de chipoter‖ un mets, une salade,D'un ton léger, qui croit‖ effacer ses dégâts.

Un éventail fermé‖ qu'elle appuie où se trouve,Cache un pas qui titube‖ ivre d'un vin de mort ;Un regard de brebis‖ sortant d'un œil de louve,Implore en fulminant,‖ comme en caressant mord.

Plus de têtes en sa‖ hauteur que n'en osèrentLes plus hardis sculpteurs‖ du trépas animé ;Des zigzags d'ossements‖ où des draps se posèrent,Et des lins laissant voir‖ des gestes tels qu'en Mai.

Des badinages‖ printaniers, des élégancesManiant l'éventail‖ comme au temps des chaleurs ;Ta respiration‖ courte, en ses éloquences,Disant mieux d'où te vient‖ l'été de tes douleurs.

Un bras indéfini,‖ que les cordes des veinesFicellent de leurs nœuds,‖ guide l'éventail fol,De doigts eux-mêmes faits‖ pareils aux branches vainesD'un éventail dont les‖ plumes ont pris leur vol.

Les anneaux, ces liens‖ des anciennes tendresses,Trop grands, trop lourds, aux doigts‖ effilés, affilés,S'affolent sur la nappe‖ où ses maigres caressesLes ont vite — affreux jeu‖ de bagues — renfilés !

Tout l'air de ne rien voir‖ des stupeurs qu'elle cause,Aux hôtes ; de se croire‖ en tout pareille à nous,Entre ses râlements‖ phtisiques, elle cause…— Sous sa jupe, on entend‖ se choquer ses genoux.

Ses filles et ses fils‖ qu'entre eux je vis, la veille,Pétrifiés d'horreur,‖ font aujourd'hui les gais,Se gardant de paraître‖ accorder une oreilleAffectueuse, au glas‖ des toux et des hoquets.

Tout à l'amusement‖ feint des niaiseriesD'un bouchon qui s'échappe‖ ou d'un couvert heurté.Ils conduisent ainsi‖ du rôt aux sucreriesL'argus qui les épie‖ en son âpre aparté ;

Qui veut tenir d'un mot‖ d'inadvertance nulle,L'aveu de son état,‖ de ce qu'on pense et tait,Que peut-être elle sait‖ au juste, — et dissimule,De la volonté d'être‖ encor ce qu'elle était…

Qui la porte au delà‖ des confins de la viePar la seule vertu‖ de son entêtement,Et, quand de moins vaillants‖ seraient morts, te défie,Libitine, en‖ te dévisageant fixement.

Du même surprenant‖ regard qu'elle promène,Au travers de son face‖-à-main, autour de soi,Disant encor des riens,‖ pour mieux sembler humaine,Et critiquant d'un rire‖ où sèche notre émoi !

Versification

Forme
19 quatrains (quatrains)
Rimes
19(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
19 quatrains
Mots à la rime
a l'absence / essence féminine, classiqueb fait / revêt masculine, classiquea pâle / d'opale féminine, classiqueb chevauchant / d'argent masculine, classiquea vue / prévue féminine, classiqueb garni / Gavarni masculine, classiquea terrible / crible féminine, classiqueb tout / atout masculine, classiquea d'hôte / ôte féminine, classiqueb Maeterlinck / cinq masculine, classiquea vide / livide féminine, classiqueb géant / semi-béant masculine, classiquea sommes féminine, classiqueb permis / mis masculine, classiquea malade / salade féminine, classiqueb cas / dégâts masculine, classiquea trouve / louve féminine, classiqueb mort / mord masculine, classiquea osèrent / posèrent féminine, classiqueb animé / Mai masculine, classiquea élégances / éloquences féminine, équivalenteb chaleurs / douleurs masculine, classiquea veines / vaines féminine, classiqueb fol / vol masculine, classiquea tendresses / caresses féminine, classiqueb affilés / renfilés masculine, classiquea cause féminine, classiqueb nous / genoux masculine, classiquea veille / oreille féminine, classiqueb gais / hoquets masculine, classiquea niaiseries / sucreries féminine, classiqueb heurté / aparté masculine, classiquea nulle / dissimule féminine, classiqueb tait / était masculine, classiquea vie / défie féminine, classiqueb entêtement / fixement masculine, classiquea promène / humaine féminine, classiqueb soi / émoi masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.2· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources