Les hortensias bleus, 1896· III Chambre claire Intus et foras· Zothecæ ac Musicæ
LX. Va Lontano
Monstruin immane, ingens, cui lumen ademptum.VIRGILE.
Le piano, les jours de boue,Comme un chien mouillé se secoue,Éclabousse de ses sanglotsLes murailles du salon clos.
Le piano, les jours de pluie,Comme un chien mouillé qui s'essuie,Darde mille gouttes de son,Du Haëndel et du Mendelsohn.
Du Schumann, du Schubert, du Webre,Du Chopin — surtout du Chopin !Roulent au long de la vertèbreDe l'instrument mis au grappin.
Des valses épileptiformes,Des scherzos abracadabrants ;Du Liszt écrit pour doigts énormes,Et du Rubinstein, et du Brahms ;
Des listes de Liszt ; des chopinesDe Chopin dont rien n'est restéDans le cahier ! — et des bobinesDe « jeux d'eau de villa d'Esté. »
Et, sur les dents noires et blanchesDu râtelier des clavecins,Croulent des lieds, par avalanches,S'abat le scherzo, par essaims.
Puis la Romance sans parole .Qu'on avait un peu mise au vert,Ruisselle à flots de la corolleDu piano qui s'est ouvert.
La Chanson du Printemps déganteTous les doigts ; et, de son rouet,La Fileuse , si fatigante !Tombe à son tour dans le brouet.
Comme un mancenillier terribleLe palissandre convoitéEn s'épanouissant nous cribleDe traits, de trilles, de doigté.
Sur les notes blanches et noiresDe l'épinette sur les dentsGlissent toutes les bassinoiresDes nocturnes les plus ardents ;
Des berceuses et des études,Les marches et la mazurka,Bonnes à faire des LatudesDes gens que leur fureur marqua.
Par la blanche et noire quenotteQui lui donne maint démenti,La fillette met la menotteD'un guide-main à Clémenti.
On entend le petit prodigeÉcarteler un impromptu ;Et la mère aussitôt exigeL'ivoire, quand l'enfant s'est tu.
On ouït Berthe, puis Octave ;Et, parmi l'ébène claqué,L'arpège succède à l'octave,Et le tapotage au plaqué.
Des hôtes saisissent leurs hôtesPour les martyriser sans droit,Et font toujours les mêmes fautes,Dans le même air, au même endroit.
Tous ces pianistes-tarasquesSe déchaînent sur l'instrumentComme, dehors, font les bourrasquesAux vitres de l'appartement.
Et ces rages pianistiquesSur le Pleyel qui n'en peut mais,Se vengent par bonds élastiquesDe l'air maussade des sommets.
On fait queue autour de la boîte ;Il faut déserter la maison,Ou bien introduire l'ouate,Dans ses oreilles, à foison.
En vain l'on monte quatre étages ;Par la cheminée, ô bonheur !Le plaqué suit les tapotagesAinsi qu'un simple ramoneur.
Si l'on se jette dans la cave.Le fortissimo sur vous fond ;Si dans le grenier on le brave.Il troue encore le plafond.
Alors il faut quitter la placeDevant le siège du Wagner,Et s'enfuir par un temps de glaceA ne pas mettre un chien à l'air ;
Errer à travers la campagne,Sous le sifflet de tous les nords,Pendant que l'hôtesse accompagneA d'élémentaires ténors,
Par vingtaines, les mélodiesDe Gounod et de Massenet,Dont les grâces sont enlaidiesEt dont le contour est moins net.
Que le châtel entier sévisseSur les notes, cela se doit ;Puis, quand il a fini, l'officeJoue, à son tour, avec un doigt !
Et ces gammes qu'il faut qu'on fuie,Les après-midi sans beau temps,Ont fait dire depuis longtemps :Ennuyeux autant que la pluie.
Mais Iris ouvre son anneauOn peut réintégrer sa chambrePour réchauffer sa pâleur d'ambre…— Et bonsoir, Monsieur Piano !
Versification
- Forme
- 26 quatrains (strophes variées)
- Rimes
- 2(aabb) 22(abab) 2(abba)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 26 quatrains
- Mots à la rime
- a boue / secoue féminine, classiqueb sanglots / clos masculine, classiquea pluie / s'essuie féminine, classiqueb son / Mendelsohn masculine, classiquea Webre / vertèbre féminine, classiqueb Chopin / grappin masculine, classiquea épileptiformes / énormes féminine, classiqueb abracadabrants / Brahms masculine, équivalentea chopines / bobines féminine, classiqueb resté / d'Esté masculine, classiquea blanches / avalanches féminine, classiqueb clavecins / essaims masculine, classiquea parole / corolle féminine, classiqueb vert / ouvert masculine, classiquea dégante / fatigante féminine, classiqueb rouet / brouet masculine, classiquea terrible / crible féminine, classiqueb convoité / doigté masculine, classiquea noires / bassinoires féminine, classiqueb dents / ardents masculine, classiquea études / Latudes féminine, classiqueb mazurka / marqua masculine, classiquea quenotte / menotte féminine, classiqueb démenti / Clémenti masculine, classiquea prodige / exige féminine, classiqueb impromptu / tu masculine, classiquea Octave / l'octave féminine, classiqueb claqué / plaqué masculine, classiquea hôtes / fautes féminine, classiqueb droit / endroit masculine, classiquea pianistes-tarasques / bourrasques féminine, classiqueb l'instrument / l'appartement masculine, classiquea pianistiques / élastiques féminine, classiqueb mais / sommets masculine, classiquea boîte / l'ouate féminine, classiqueb maison / foison masculine, classiquea étages / tapotages féminine, classiqueb bonheur / ramoneur masculine, classiquea cave / brave féminine, classiqueb fond / plafond masculine, classiquea place / glace féminine, classiqueb Wagner / l'air masculine, classiquea campagne / accompagne féminine, équivalenteb nords / ténors masculine, classiquea mélodies / enlaidies féminine, classiqueb Massenet / net masculine, classiquea sévisse / l'office féminine, classiqueb doit / doigt masculine, classiquea fuie / pluie féminine, classiqueb temps / longtemps masculine, classiquea anneau / Piano masculine, classiqueb chambre / d'ambre féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 2.1· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
104 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1906· numérisation gallica.bnf.fr· Sources