Les Cantilènes, 1886· Cantilènes
Agha Veli
Dans la salle de sa maison,De sa maison aux cent fenêtres,Avec ses pareils et ses maîtresIl partage la venaison :
Parmi les fleurs des champs en gerbesCe sont des sangliers entiers,Des chevreuils roux et des quartiersDe cerfs aux ramures superbes.
Les eunuques silencieuxVersent les liqueurs parfuméesDans les fines coupes gemméesEt dans les hanaps précieux ;
Tandis que pour charmer la fête,Des esclaves de BassoraDansent au son du tambouraAvec un sabre sur la tête.
Un oiseau rose, oiseau joli,Oiseau qui parle, tel un homme,L'on ne sait d'où, l'on ne sait comme,Il entre et dit : « Agha Véli
Ta belle aux yeux bleus et ta blonde,Ta blonde aux baisers de carmin,On va la marier demainAu fils du roi de Trébizonde. »
Il va trouver ses chevaux roux,Tachetés comme une panthère,Qui du sabot bêchent la terre,La dent longue et l'œil en courroux.
— « Plus vite qu'un cerf dans la plaine,Plus vite que l'aile du vent,Bien avant le soleil levant,Au bout du monde qui me mène ? »
Un vieux cheval, cheval pur sang,Aux flancs meurtris de mainte entailleDans le combat et la bataille,Hume la brise en hennissant :
— « Plus vite qu'un cerf dans la plaine,Plus vite que l'aile du vent,Bien avant le soleil levant,Au bout du monde je te mène. »
Ils laissent derrière les monts,Derrière ils laissent les montagnes :Par les forêts, par les campagnes,Ils passent comme des démons.
Les houx géants mordent la selle,Et le sabot saigne au caillou,Et dans l'air glacé le hibouLes frôle, en fuyant, de son aile.
Ils laissent derrière les monts,Derrière, la campagne brune ;Dans la rafale, au clair de lune,Ils passent comme des démons.
Le pic où la lamie hiverneEst descendu sitôt monté,Et le dragon épouvantéFrissonne au fond de sa caverne,
Ils vont, pareils à des démons,Passant le gué, sautant le fleuve,Ils vont, qu'il grêle, ils vont, qu'il pleuve,Par les ravins et par les monts.
Le sang zèbre sa peau de bistre,La vase lui monte aux mollets ;Voilà que le pont du palaisTremble sous leur galop sinistre.
Nul chant de luth répercutéDans la tourelle et sous les porches ;De rouges languettes de torchesOscillent dans l'obscurité.
Une procession arriveEscortant un cercueil tout blanc,Et Véli demande, tremblantComme le roseau sur la rive :
— « Les prêtres et les fossoyeux,Dites, quelle est la jeune morteQue dans ce cercueil on emporteCouchée en ses cheveux soyeux ?
— C'est la belle aux yeux bleus, la blonde,La blonde aux baisers de carmin ;Elle allait épouser demainLe fils du roi de Trébizonde. »
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abba)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a maison / venaison masculine, classiqueb fenêtres / maîtres féminine, classiquea gerbes / superbes féminine, classiqueb entiers / quartiers masculine, classiquea silencieux / précieux masculine, classiqueb parfumées / gemmées féminine, classiquea fête / tête féminine, classiqueb Bassora / tamboura masculine, classiquea joli / Véli masculine, classiqueb homme / comme féminine, classiquea blonde / Trébizonde féminine, classiqueb carmin / demain masculine, classiquea roux / courroux masculine, classiqueb panthère / terre féminine, classiquea plaine / mène féminine, classiqueb vent / levant masculine, classiquea sang / hennissant masculine, non classiqueb entaille / bataille féminine, classiquea monts / démons masculine, classiqueb montagnes / campagnes féminine, classiquea selle / aile féminine, classiqueb caillou / hibou masculine, classiqueb brune / lune féminine, classiquea hiverne / caverne féminine, classiqueb monté / épouvanté masculine, classiquea démons / monts masculine, classiqueb fleuve / pleuve féminine, classiquea bistre / sinistre féminine, classiqueb mollets / palais masculine, classiquea répercuté / l'obscurité masculine, classiqueb porches / torches féminine, classiquea arrive / rive féminine, classiqueb blanc / tremblant masculine, classiquea fossoyeux / soyeux masculine, classiqueb morte / emporte féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Cantilènes, Paris, LÉON VANIER, ÉDITEUR DES MODERNES, 1886· numérisation poesies.net· Sources