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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Nuits d’hiver, 1861

Le requiem d’amour

Henri Murger· strophes variées, alexandrins surtout, 142 vers

Alors que je voulais‖ choisir une maîtresse,Et qu'un jour le hasard‖ fit rencontrer nos pas,J'ai mis entre tes mains‖ mon cœur et ma jeunesseEt je t'ai dit : fais-en‖ tout ce que tu voudras.

Hélas ! Ta volonté‖ fut cruelle, ma chère :Dans tes mains ma jeunesse‖ est restée en lambeaux,Mon cœur s'est en éclats‖ brisé comme du verre,Et ma chambre est le cimetière

Où sont enterrés les morceauxDe ce qui t'aima tant naguère.

Entre nous maintenant,‖ èn-i, ni, — c'est fini,Je ne suis plus qu'un spectre‖ et tu n'es qu'un fantôme,Et sur notre amour mort‖ et bien enseveliNous allons, si tu veux,‖ chanter le dernier psaume.

Pourtant ne prenons point‖ un air écrit trop haut,Nous pourrions tous les deux‖ n'avoir pas la voix sûre ;Choisissons un mineur‖ grave et sans fioriture ;Moi je ferai la basse‖ et toi le soprano.

mi, ré, mi, do, ré, la.‖ — pas cet air, ma petite !S'il entendait cet air‖ que tu chantais jadis,Mon cœur, tout mort qu'il est,‖ tressaillirait bien viteEt ressusciterait‖ à ce de profundis.

do, mi, fa, sol, mi, do.‖ — celui-ci me rappelleUne valse à deux temps‖ qui me fit bien du mal :Le fifre au rire aigu‖ raillait le violoncelleQui pleurait sous l'archet‖ ses notes de cristal.

sol, do, do, si, si, la.‖ — point cet air, je t'en prie,Nous l'avons, l'an dernier,‖ ensemble répétéAvec des allemands‖ qui chantaient leur patrieDans les bois de Meudon,‖ par une nuit d'été.

Eh bien ! Ne chantons pas,‖ restons-en là, ma chère ;Et pour n'y plus penser,‖ pour n'y plus revenir,Sur nos amours défunts,‖ sans haine et sans colèreJetons en souriant‖ un dernier souvenir.

Nous étions bien heureux‖ dans la petite chambreQuand ruisselait la pluie‖ et que soufflait le vent ;Assis dans le fauteuil,‖ près de l'âtre, en décembreAux lueurs de tes yeux‖ j'ai rêvé bien souvent.

La houille pétillait ;‖ en chauffant sur les cendres,La bouilloire chantait‖ son refrain régulierEt faisait un orchestre‖ au bal des salamandresQui voltigeaient dans le foyer.

Feuilletant un roman,‖ paresseuse et frileuse,Tandis que tu fermais‖ tes yeux ensommeillés,Moi je rajeunissais‖ ma jeunesse amoureuse,Mes lèvres sur tes mains‖ et mon cœur à tes pieds.

Aussi, quand on entrait,‖ la porte ouverte à peine,On sentait le parfum‖ d'amour et de gaîtéDont notre chambre était‖ du matin au soir pleine,Car le bonheur aimait‖ notre hospitalité.

Puis l'hiver s'en alla ;‖ par la fenêtre ouverteLe printemps un matin‖ vient nous donner l'éveil,Et ce jour-là tous deux‖ dans la campagne verteNous allâmes courir‖ au-devant du soleil.

C'était le vendredi‖ de la sainte semaine,Et, contre l'ordinaire,‖ il faisait un beau temps :Du val à la colline‖ et du bois à la plaine,D'un pied leste et joyeux,‖ nous courûmes longtemps.

Fatigués cependant‖ par ce pèlerinage,Dans un lieu qui formait‖ un divan naturel,Et d'où l'on pouvait voir‖ au loin le paysage,Nous nous sommes assis‖ en regardant le ciel.

Les mains pressant les mains,‖ épaule contre épaule,Et, sans savoir pourquoi,‖ l'un et l'autre oppressés,Notre bouche s'ouvrit‖ sans dire une parole,Et nous nous sommes embrassés.

Près de nous l'hyacinthe‖ avec la violetteMariaient leur parfum‖ qui montait dans l'air pur ;Et nous vîmes tous deux,‖ en relevant la tête,Dieu qui nous souriait‖ à son balcon d'azur.

« Aimez-vous, disait-il ;‖ c'est pour rendre plus douce« La route où vous marchez‖ que j'ai fait sous vos pas« Dérouler en tapis‖ le velours de la mousse.« Embrassez-vous encor,‖ — je ne regarde pas.

« Aimez-vous, aimez-vous :‖ dans le vent qui murmure,« Dans les limpides eaux,‖ dans les bois reverdis,« Dans l'astre, dans la fleur,‖ dans la chanson des nids,« C'est pour vous que j'ai fait‖ renaître ma nature.

« Aimez-vous, aimez-vous ;‖ et de mon soleil d'or,« De mon printemps nouveau‖ qui réjouit la terre,« Si vous êtes contents,‖ au lieu d'une prière« Pour me remercier,‖ — embrassez-vous encor. »

Un mois après ce jour,‖ quand fleurirent les rosesDans le petit jardin‖ que nous avions planté,Quand je t'aimais le mieux,‖ sans m'en dire les causes,Brusquement ton amour‖ de moi s'est écarté.

Où s'en est-il allé ?‖ Partout un peu, je pense ;Car, faisant triompher‖ l'une et l'autre couleur,Ton amour inconstant‖ flotte sans préférenceDu brun valet de pique‖ au blond valet de cœur.

Te voilà maintenant‖ heureuse : ton capriceRègne sur une cour‖ de galants jouvenceaux,Et tu ne peux marcher‖ sans qu'à tes pieds fleurisseUn parterre émaillé‖ d'odorants madrigaux.

Dans les jardins de bal‖ quand tu fais ton entrée,Autour de toi se forme‖ un cercle langoureux ;Et le frémissement‖ de ta robe moiréePâme en chœur laudatif‖ ta meute d'amoureux.

Élégamment chaussé‖ d'une souple bottineQui serait trop étroite‖ au pied de Cendrillon,Ton pied est si petit‖ qu'à peine on le devineQuand la valse t'emporte‖ en son gai tourbillon.

Dans les bains onctueux‖ d'une huile de paresseTes mains, brunes jadis,‖ ont retrouvé depuisLa pâleur de l'ivoire‖ ou du lis que caresseLe rayon argenté‖ dont s'éclairent les nuits.

Autour de ton bras blanc‖ une perle choisieConstelle un bracelet‖ ciselé par Froment,Et sur tes reins cambrés‖ un grand châle d'AsieEn cascade de plis‖ ondule artistement.

Tes cheveux crespelés‖ selon la mode antique,Blondissant comme l'or‖ en reflets lumineux,Des violents parfums‖ d'une flore exotiqueEnivrent le zéphyr‖ qui voltige autour d'eux.

La dentelle de Flandre‖ et le point d'Angleterre,La guipure gothique‖ à la mate blancheur,Chef-d'œuvre arachnéen‖ d'un âge séculaire,De ta riche toilette‖ achèvent la splendeur.

Pour moi, je t'aimais mieux‖ dans tes robes de toilePrintanière, indienne‖ ou modeste organdi,Atours frais et coquets,‖ simple chapeau sans voile,Brodequins gris ou noirs,‖ et col blanc tout uni.

Car ce luxe nouveau‖ qui te rend si jolieNe me rappelle pas‖ mes amours disparus,Et tu n'es que plus morte‖ et mieux ensevelieDans ce linceul de soie‖ où ton cœur ne bat plus.

Lorsque je composai‖ ce morceau funéraireQui n'est qu'un long regret‖ de mon bonheur passé,J'étais vêtu de noir‖ comme un parfait notaire,Moins les besicles d'or‖ et le jabot plissé.

Un crêpe enveloppait‖ le manche de ma plume,Et des filets de deuil‖ encadraient le papierSur lequel j'écrivais‖ ces strophes où j'exhumeLe dernier souvenir‖ de mon amour dernier.

Arrivé cependant‖ à la fin d'un poëmeOù je jette mon cœur‖ dans le fond d'un grand trou,Gaîté de croque-mort‖ qui s'enterre lui-même,Voilà que je me mets‖ à rire comme un fou.

Mais cette gaîté-là‖ n'est qu'une raillerie :Ma plume en écrivant‖ a tremblé dans ma main,Et quand je souriais,‖ comme une chaude pluie,Mes larmes effaçaient‖ les mots sur le vélin.

1849

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
31[abab] 1[abacbc] 3[abba]
Mètre
Alexandrins surtout (137 de 12, 5 de 8)· profil 8, 6+6
Mots à la rime
a maîtresse / jeunesse féminine, classiqueb pas / voudras masculine, classiquea chère / verre féminine, classiqueb lambeaux / morceaux masculine, classiquec cimetière / naguère féminine, classiquea fini / enseveli masculine, classiqueb fantôme / psaume féminine, classiquea haut / soprano masculine, non classiqueb sûre / fioriture féminine, classiquea petite / vite féminine, classiqueb jadis / profundis masculine, classiquea rappelle / violoncelle féminine, classiqueb mal / cristal masculine, classiquea prie / patrie féminine, classiqueb répété / d'été masculine, classiquea chère / colère féminine, classiqueb revenir / souvenir masculine, classiquea chambre / décembre féminine, classiqueb vent / souvent masculine, classiquea cendres / salamandres féminine, classiqueb régulier / foyer masculine, classiquea frileuse / amoureuse féminine, classiqueb ensommeillés / pieds masculine, classiquea peine / pleine féminine, classiqueb gaîté / hospitalité masculine, classiquea ouverte / verte féminine, classiqueb l'éveil / soleil masculine, classiquea semaine / plaine féminine, classiqueb temps / longtemps masculine, classiquea pèlerinage / paysage féminine, classiqueb naturel / ciel masculine, classiquea épaule / parole féminine, classiqueb oppressés / embrassés masculine, équivalentea violette / tête féminine, classiqueb pur / d'azur masculine, classiquea douce / mousse féminine, classiqueb pas masculine, classiquea murmure / nature féminine, classiqueb reverdis / nids masculine, classiquea d'or / encor masculine, classiqueb terre / prière féminine, classiquea roses / causes féminine, classiqueb planté / écarté masculine, classiquea pense / préférence féminine, classiqueb couleur / cœur masculine, classiquea caprice / fleurisse féminine, classiqueb jouvenceaux / madrigaux masculine, classiquea entrée / moirée féminine, classiqueb langoureux / d'amoureux masculine, classiquea bottine / devine féminine, classiqueb Cendrillon / tourbillon masculine, classiquea paresse / caresse féminine, classiqueb depuis / nuits masculine, classiquea choisie / d'Asie féminine, classiqueb Froment / artistement masculine, classiquea antique / exotique féminine, classiqueb lumineux / d'eux masculine, classiquea d'Angleterre / séculaire féminine, classiqueb blancheur / splendeur masculine, classiquea toile / voile féminine, classiqueb organdi / uni masculine, classiquea jolie / ensevelie féminine, classiqueb disparus / plus masculine, classiquea funéraire / notaire féminine, classiqueb passé / plissé masculine, classiquea plume / j'exhume féminine, classiqueb papier / dernier masculine, classiquea poëme / lui-même féminine, classiqueb trou / fou masculine, classiquea raillerie / pluie féminine, classiqueb main / vélin masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

142 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Nuits d’hiver, M. Levy,Paris, 1868· numérisation FRANTEXT· Sources