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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Nuits d’hiver, 1861

Le testament

Henri Murger· 13 sizains, alexandrins et octosyllabes, 78 vers

Comme il allait mourir,‖ et comme il le savait,Pour se mettre en mesure,‖ il fit à son chevetMander un antique notaire,Dont le vieux panonceau,‖ du client respecté,Sous la rouille du temps‖ montrait avec fiertéCent ans d'honneur héréditaire.

« Mon cher maître, dit-il,‖ je suis un moribond ;Comme un oiseau blessé‖ qui fait son dernier bond,Mon cœur ne palpite qu'à peine.Je suis fini, fini ;‖ le ciel n'a pas vouluQue je puisse m'asseoir‖ parmi le groupe éluDes gens qui verront l'africaine.

« Mon médecin m'avait‖ conseillé d'aller voir,Sur les rives du Nil,‖ se balancer le soirLa taille souple de l'almée,Aux yeux d'un anglais roux,‖ triste et concupiscent,Montrant pour cent sequins‖ ce que l'on voit pour centSous dans ma France bien-aimée.

« Mais je hais l'Orient,‖ la mer et tout paysQui ne se trouve pas‖ sur le plan de Paris,Cette divine capitaleOù l'on peut à toute heure,‖ à tout prix, en tout lieu,Trouver l'occasion‖ de chiffonner un peuLa tunique de la morale.

« Peut-être aurais-je pu‖ traîner jusqu'au printemps,Si j'avais voulu prendre‖ encor de temps en tempsQuelque infection brevetée ;Mais j'aime autant partir‖ avant le carnaval :Si je tardais, ma mort‖ ferait manquer le balOù ma maîtresse est invitée.

« D'ailleurs, tous mes parents‖ ont commandé leur deuil :Les hommes au cyprès,‖ les femmes chez chevreuil ;Et, dans le passage du Caire,On imprime trois cents‖ billets de faire partQue mes amis diront‖ avoir trouvés trop tardDans la loge de leur portière.

« Un architecte habile‖ a fourni le devisD'un tombeau dessiné‖ par mon frère, — un lavisD'encre de Chine, — une aquarelle.Et d'ici vous pouvez‖ entendre le marteauDu funèbre tailleur‖ qui me cloue un manteauDont la mode reste éternelle.

« Pareils à des fourmis‖ dont on pille les œufs,Tous mes collatéraux‖ se meuvent, et l'un d'euxA découvert un biographeQui, pour une pistole‖ ou deux, consentiraÀ m'appeler crétin,‖ poëte, — ou scélérat,Et, pour trois, mettra l'orthographe.

« Donc, cher maître, aujourd'hui‖ me trouvant sain d'esprit,Par un bon testament,‖ de ma main propre écrit,Et scellé de mes armoiries,Biens de ville et des champs,‖ et biens paraphernaux,Mobilier, objets d'art,‖ bijoux et capitaux,Mon chenil et mes écuries,

« Mes livres et ma cave,‖ et jusqu'à mon portraitPeint par celui qui fut‖ le Raphaël du laid,Tout, — hors les cheveux de ma mère,Je lègue sans retour‖ ma fortune et mon bienÀ celle dont le nom‖ aux lèvres me revientComme un miel fait de plante amère.

« Vous la reconnaîtrez‖ à ses cheveux ardents,Comme un soleil du soir‖ qui se couche dedansLa pourpre et l'or d'un ciel d'orage.Peut-être en la voyant‖ vous découvrirez-vous ;J'ai devant sa beauté‖ vu plier des genouxQui ne prodiguaient pas l'hommage.

« Vous lui direz ma mort,‖ et que c'est samediQu'on doit me mettre en terre,‖ onze heures pour midi ;Mais, si dans sa claire prunelleUne larme tremblait,‖ rien qu'une seulement,Vous pouvez déchirer‖ en deux le testament ;Alors ce ne serait pas elle.

« Telle est ma volonté,‖ dont l'exécution,Cher maître, se confie‖ à la discrétionDe votre zélé ministère.— Monsieur, dit un valet‖ qui portait un plumeau,Un monsieur du clergé‖ vient avec son bedeau.— Réponds-lui que j'ai lu Voltaire. »

Versification

Forme
13 sizains (sizains)
Rimes
13(aabccb)
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (52 de 12, 26 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
13 sizains
Mots à la rime
a savait / chevet masculine, classiqueb notaire / héréditaire féminine, classiquec respecté / fierté masculine, classiquea moribond / bond masculine, classiqueb peine / l'africaine féminine, classiquec voulu / élu masculine, classiquea voir / soir masculine, classiqueb l'almée / bien-aimée féminine, classiquec concupiscent / cent masculine, classiquea pays / Paris masculine, classiqueb capitale / morale féminine, classiquec lieu / peu masculine, classiquea printemps / temps masculine, classiqueb brevetée / invitée féminine, classiquec carnaval / bal masculine, classiquea deuil / chevreuil masculine, classiqueb Caire / portière féminine, classiquec part / tard masculine, classiquea devis / lavis masculine, classiqueb aquarelle / éternelle féminine, classiquec marteau / manteau masculine, classiquea œufs / d'eux masculine, classiqueb biographe / l'orthographe féminine, classiquec consentira / scélérat masculine, non classiquea d'esprit / écrit masculine, classiqueb armoiries / écuries féminine, classiquec paraphernaux / capitaux masculine, classiquea portrait / laid masculine, classiqueb mère / amère féminine, classiquec bien / revient masculine, non classiquea ardents / dedans masculine, classiqueb d'orage / l'hommage féminine, classiquec découvrirez-vous / genoux masculine, classiquea samedi / midi masculine, classiqueb prunelle / elle féminine, classiquec seulement / testament masculine, classiquea l'exécution / discrétion masculine, classiqueb ministère / Voltaire féminine, classiquec plumeau / bedeau masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

78 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Nuits d’hiver, M. Levy,Paris, 1868· numérisation FRANTEXT· Sources