Poésies complémentaires, 1855
La Loi sur la Presse
Je ne fais pas grand cas‖ des hommes politiques ;Je ne suis pas l'amant‖ de nos places publiques,On n'y fait que brailler‖ et tourner à tous vents.Ce n'est pas moi qui cherche,‖ aux vitres des boutiques,Ces placards éhontés,‖ débaucheurs de passants,Qui tuaient la pudeur‖ dans les yeux des enfants.
Que les hommes entre eux‖ soient égaux sur la terre,Je n'ai jamais compris‖ que cela pût se faire,Et je ne suis pas né‖ de sang républicain ;Je n'ai jamais été,‖ Dieu merci, pamphlétaire :Je ne suis pas de ceux‖ qui font mentir leur faim,Et dans tous les égouts‖ vont s'enfournant du pain.
Pour être d'un parti‖ j'aime trop la paresse,Et dans aucun haras‖ je ne suis étalon.Ma Muse, vierge encor,‖ n'a rien d'écrit au front.Je n'ai servi que Dieu,‖ ma mère et ma maîtresse,Et par quelque sentier‖ qu'ait passé ma jeunesse,Aucun gravier fangeux‖ ne lui traîne au talon.
J’ai fléchi le genou sur la dalle sanglante,Chaude et tremblante encor‖ d'un meurtre surhumain,Quand de joie et d'horreur‖ la France palpitanteVit un père et ses fils,‖ se tenant par la main,A travers les éclairs‖ d'une muraille ardente,Passer en souriant,‖ conduits par le Destin.
J’ai prié, j’ai pleuré, moi, fils d’un siècle impie,Le jour qu'à Notre-Dame,‖ aux pieds du Dieu sauveur,Une reine, une mère,‖ ô fatale grandeur !Vint, la tête baissée,‖ et par les pleurs maigrie,Prier pour ses enfants‖ l'ange de la patrie,Et rendre grâce à Dieu,‖ pâle encor de terreur.
Que la liberté sainte‖ engendre la licence,C'est un mal, je le sais ;‖ et de tous les fléauxLe pire est qu'un bandit‖ soit bâtard d'un héros.C'est un ardent soleil‖ que celui de la France,Son immense clarté‖ projette une ombre immense :Dieu voulut qu'un grand bien‖ fît toujours de grands maux.
Oui, c'est la vérité,‖ le théâtre et la presseÉtalent aujourd'hui‖ des spectacles hideux,Et c'est en pleine rue‖ à se boucher les yeux.Un vil mépris de tout‖ nous travaille sans cesse ;La muse, de nos temps,‖ ne se fait plus prêtresse,Mais bacchante ; et le monde‖ a dégradé ses dieux.
Oui, c'est la vérité‖ qu'à peine émancipée,L'intelligence humaine,‖ hier esclave encor,A pris à tire-d'aile‖ un monstrueux essor.Nos hommes ont souillé‖ leur plus vaillante épée,La parole, cette arme‖ au sein de Dieu trempée,Dont notre siècle au flanc‖ porte la lame d'or.
Oui, c'est la vérité,‖ la France déraisonne ;Elle donne aux badauds,‖ comme à Lacédémone,Le spectacle effrayant‖ d'un esclave enivré.C'est que nous avons bu‖ d'un vin pur et sacré,Et, joyeux vigneron‖ qu'un pampre vert couronne,Nous vendangeons encor‖ d'un pas mal assuré.
Mais morbleu ! c'est un sourd‖ ou c'est une statue,Celui qui ne dit rien‖ de la loi qu'on nous fait !Messieurs les députés‖ ne visent qu'à l'effet.Eh ! pour l'amour de Dieu,‖ si votre âme est émue,Soyez donc trivial,‖ comme on l'est dans la rue,La Bruyère l'a dit ;‖ celui-là s'y connaît.
Une loi sur la presse !‖ ô peuple gobe-mouche !La loi, pas vrai ? quel mot !‖ comme il emplit la bouche !Une loi maternelle‖ et qui vous tend les bras !Une loi, notez bien,‖ qui ne réprime pas,Qui supprime ! Une loi,‖ comme Sainte-n'y-touche,Une petite loi‖ qui marche à petits pas !
Une charmante loi,‖ pleine de convenance,Qui couvre tous les seins‖ que l'on ne saurait voir !Vous pouvez tout écrire‖ en toute confiance ;Votre intention seule‖ est ce qu'on veut savoir.Rien que l'intention !‖ Voyez quelle indulgence !La loi flaire un écrit ;‖ s'il sent mauvais, bonsoir !
Avez-vous insulté‖ par quelque raillerieLes hauts représentants‖ de la société ?Médîtes-vous d'un pair,‖ ou bien d'un député ?L'offense la plus grave‖ a droit de seigneurie ;Les pairs vous jugeront,‖ s'il plaît à la pairie ;Sinon, c'est le pays,‖ refait et recompté.
Avez-vous comparé‖ dans quelque théorieL'état de république‖ avec la royauté ?Avez-vous fait un rêve,‖ et dit à la patrieCe que pour elle un jour‖ vous auriez souhaité ?Les pairs vous jugeront,‖ s'il plaît à la pairie ;Sinon, c'est le pays,‖ refait et recompté.
Avez-vous quelque place,‖ ou bien quelque industrie,Dont les jours de juillet‖ vous aient déshéritéD'un vieux maître banni‖ serviteur regretté,Osez-vous à l'exil‖ faire une flatterie ?Les pairs vous jugeront,‖ s'il plaît à la pairie ;Sinon, c'est le pays,‖ refait et recompté.
N'auriez-vous pas construit,‖ pour quelque espièglerie,Au fond d'une campagne‖ ou d'une métairie,Un théâtre forain‖ sur deux tréteaux planté ?Les pairs vous jugeront‖ s'il plaît à la pairie,Sinon, c'est le pays,‖ refait et recompté ;Et vous verrez le bât‖ dont vous serez bâté !
Mais monsieur le ministre‖ a dit à la tribuneQue l'art était perdu,‖ que le goût s'en allait ;Que la loi, pour la scène,‖ était ce qu'il fallait ;Qu'autrefois l'éloquence‖ était chose commune,Mais qu'en France, aujourd'hui,‖ l'on n'en voyait aucune,Et la chose, à l'ouïr,‖ parut claire en effet.
Je voudrais bien savoir,‖ pour la rendre plus claire,Ce que c'est que ce goût‖ dont on nous parle tant.Le goût ! toujours le goût !‖ — Lorsque j'étais enfant,J'avais un précepteur‖ qui m'en disait autant.Je vois bien trois mille ans‖ depuis la mort d'Homère ;Mais depuis trois mille ans‖ je ne vois sur la terre
Qu'un seul siècle de goût‖ qu'on appelle le grand.C'est celui de Boileau,‖ c'est celui de Corneille.Mais enfin, monsieur Thiers,‖ cette terre est bien vieille ;Que ce siècle soit beau,‖ soit grand, c'est à merveille,Et je n'en dirai pas‖ de mal assurément ;Quand le diable y serait,‖ ce n'en est qu'un, pourtant.
Est-ce une loi pour tous‖ qu'un siècle dans l'histoire ?Parce que trois pédants‖ m'ont farci la mémoireDe je ne sais quels vers,‖ à contre-cœur appris,N'est-il pour moi qu'un siècle,‖ et pour moi qu'un pays ?Eh ! s'il est glorieux,‖ qu'il dorme dans sa gloire,Ce siècle de malheur !‖ c'est du mien que je suis.
Dans quel temps vivons-nous,‖ voyons, je vous en prie ?Vivons-nous sous Louis‖ quatorzième du nom ?Alors portons perruque,‖ allons à Trianon,Soyons des fleurs d'amour‖ et de galanterie ;Enfin, décidez-vous,‖ monsieur Thiers, ou sinon,Laissez-nous être au monde‖ et vivre notre vie.
Serait-ce par hasard‖ que ce goût si vantéPasserait à vos yeux‖ pour quelque vieil usage ?Ne le croiriez-vous pas‖ de la Grèce apporté ?Cela pourrait bien être,‖ et vous pensez, je gage,Que ce goût merveilleux,‖ dont vous faites tapage,Vient de la vénérable‖ et sainte antiquité.
L'an de la quatre-vingt‖-cinquième olympiade(C'était, vous le savez,‖ le temps d'Alcibiade,Celui de Périclès,‖ et celui de Platon),Certain vieillard vivait,‖ vieillard assez maussade…Mais vous le connaissez,‖ et vous savez son nom :C'était Aristophane,‖ ennemi de Cléon.
Lisez-le, monsieur Thiers,‖ c'est un rude génie ;Il avait peu de grâce,‖ et de goût nullement.On le voyait le soir,‖ devant l'Académie,Poser sa large main‖ sur sa tempe blanchie,A l'ombre du smilax‖ et du peuplier blanc.Le siècle qui l'a vu‖ s'en est appelé grand.
Quand son regard perçant‖ fixait la face humaine,Pour fouiller la pensée,‖ il allait droit au cœur ;Mais il n'en montrait rien‖ qu'un sourire moqueur,Jusqu'au jour où lui-même‖ à la face d'Athène,Tout barbouillé de lie,‖ il montait sur la scène,Attaquait un archonte,‖ et revenait vainqueur.
Il nommait par leur nom‖ les choses et les hommes.Ni le bien, ni le mal,‖ pour lui n'était voilé ;Ses vers, au peuple même‖ au théâtre assemblé,De dures vérités‖ n'étaient point économes,Et s'il avait vécu‖ dans le temps où nous sommes,A propos de la loi‖ peut-être eût-il parlé.
« Étourdis habitants‖ de la vieille Lutèce,Dirait-il, qu'avez-vous,‖ et quelle étrange ivresseVous fait dormir debout ?‖ Faut-il prendre un bâton ?Si vous êtes vivants,‖ à quoi pensez-vous donc ?Pendant que vous donnez,‖ on bâillonne la presse,Et la chambre en travail‖ enfante une prison. »
« On bannissait jadis,‖ au temps de barbarie ;Si l'exil était pire‖ ou mieux que l'échafaud,Je ne sais ; mais, du moins,‖ sur les mers de la vieOn laissait l'exilé‖ devenir matelot.Cela semblait assez‖ de perdre sa patrie.Maintenant avec l'homme‖ on bannit le cachot
« Dieu juste ! nos prisons‖ s'en vont en colonie !Je ne m'étonne pas‖ qu'on civilise Alger.Les pauvres musulmans‖ ne savaient qu'égorger ;Mais nous, notre océan‖ porte à PhiladelphieUne rare merveille,‖ une plante inouïe,Que nous ferons germer‖ sur le sol étranger.
« Regardez, regardez,‖ peuples du nouveau monde !N'apercevez-vous rien‖ sur votre mer profonde ?Ne vient-il pas à vous,‖ du bout de l'horizon,Un cétacée énorme,‖ au triple pavillon ?Vous ne devinez pas‖ ce qui se meut sur Tonde,C'est la première fois‖ qu'on lance une prison.
« Enfants de l'Amérique,‖ accourez au rivage !Venez voir débarquer,‖ superbe et pavoisé,Un supplice nouveau‖ par la mer baptisé.Vos monstres quelquefois‖ nous arrivent en cage ;Venez, c'est votre tour,‖ et que l'homme sauvageFixe ses yeux ardents‖ sur l'homme apprivoisé.
« Voyez-vous ces forçats‖ que de cette machineOn tire deux à deux‖ pour les descendre à bord ?Les voyez-vous fiévreux‖ et le fouet sur l'échine,Glisser sur leur boulet‖ dans les sables du port ?Suivez-les, suivez-les,‖ le monde est en ruine ;Car le génie humain‖ a fait pis que la mort.
« Qu'ont-ils fait, direz-vous,‖ pour un pareil supplice ?Ont-ils tué leurs rois,‖ ou renversé leurs dieux ?Non. Ils ont comparé‖ deux esclaves entre eux ;Ils ont dit que Solon‖ comprenait la justiceAutrement qu'à Paris‖ les préfets de police,Et qu'autrefois en Grèce‖ il fut un peuple heureux.
« Pauvres gens ! c'est leur crime ;‖ ils aiment leur pensée,Tous ces pâles rêveurs‖ au langage inconstant.On ne fera d'eux tous‖ qu'un cadavre vivant.Passez, Américains,‖ passez, tête baissée ;Et que la liberté,‖ leur triste fiancée,Chez vous, du moins, au front‖ les baise en arrivant. »
Août 1835.
Versification
- Forme
- 34 sizains (sizains)
- Rimes
- 4(aababb) 15(abbaab) 5(ababab) 5(aabbab) 2(abbbaa) 1(abbaba) 1(ababba) 1(abaabb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 34 sizains
- Mots à la rime
- a politiques / publiques / boutiques féminine, classiqueb vents / passants / enfants masculine, classiquea terre / faire / pamphlétaire féminine, classiqueb républicain / faim / pain masculine, classiquea paresse / maîtresse / jeunesse féminine, classiqueb étalon / front / talon masculine, classiquea sanglante / palpitante / ardente féminine, classiqueb surhumain / main / Destin masculine, classiquea impie / maigrie / patrie féminine, classiqueb sauveur / grandeur / terreur masculine, non classiquea licence / France / immense féminine, classiqueb fléaux / héros / maux masculine, non classiquea presse / cesse / prêtresse féminine, classiqueb hideux / yeux / dieux masculine, classiquea émancipée / épée / trempée féminine, classiqueb encor / essor / d'or masculine, classiquea déraisonne / Lacédémone / couronne féminine, classiqueb enivré / sacré / assuré masculine, classiquea statue / émue / rue féminine, classiqueb fait / l'effet / connaît masculine, classiquea gobe-mouche / bouche / Sainte-n'y-touche féminine, classiqueb bras / pas masculine, classiquea convenance / confiance / indulgence féminine, classiqueb voir / savoir / bonsoir masculine, classiquea raillerie / seigneurie féminine, classiqueb société / député masculine, classiquec pairie / théorie féminine, classiqued recompté / royauté masculine, classiquec patrie / pairie féminine, classiqued souhaité / recompté masculine, classiquea industrie / flatterie féminine, classiqueb déshérité / regretté masculine, classiquec pairie / espièglerie féminine, classiqued recompté / planté masculine, classiqueb métairie / pairie féminine, classiqued recompté / bâté masculine, classiquea tribune / commune / aucune féminine, classiqueb allait / fallait / effet masculine, classiquea claire / d'Homère / terre féminine, classiqueb tant / enfant masculine, classiquec autant / grand masculine, classiqueb Corneille / vieille / merveille féminine, classiquec assurément / pourtant masculine, classiquea l'histoire / mémoire / gloire féminine, classiqueb appris / pays / suis masculine, classiquea prie / galanterie / vie féminine, classiqueb nom / Trianon / sinon masculine, classiquea vanté / apporté / antiquité masculine, classiqueb usage / gage / tapage féminine, classiquea olympiade / d'Alcibiade / maussade féminine, classiqueb Platon / nom / Cléon masculine, classiquea génie / l'Académie / blanchie féminine, classiqueb nullement / blanc / grand masculine, classiquea humaine / d'Athène / scène féminine, classiqueb cœur / moqueur / vainqueur masculine, classiquea hommes / économes / sommes féminine, classiqueb voilé / assemblé / parlé masculine, classiquea Lutèce / ivresse / presse féminine, classiqueb bâton / donc / prison masculine, classiquea barbarie / vie féminine, classiqueb l'échafaud / matelot / cachot masculine, classiquec patrie / colonie féminine, classiqueb Alger / qu'égorger / étranger masculine, classiquec Philadelphie / inouïe féminine, classiquea monde / profonde / Tonde féminine, classiqueb l'horizon / pavillon / prison masculine, classiquea rivage / cage / sauvage féminine, classiqueb pavoisé / baptisé / apprivoisé masculine, classiquea machine / l'échine / ruine féminine, classiqueb bord / port / mort masculine, classiquea supplice / justice / police féminine, classiqueb dieux / eux / heureux masculine, classiquea pensée / baissée / fiancée féminine, classiqueb inconstant / vivant / arrivant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
204 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,Paris, 1951· numérisation poesies.net· Sources