Poésies nouvelles, 1852
Après une lecture
Ton livre est ferme et franc,‖ brave homme, il fait aimer.Au milieu des bavards‖ qui se font imprimer,Des grands noms inconnus‖ dont la France est lassée,Et de ce bruit honteux‖ qui salit la pensée,Il est doux de rêver‖ avant de le fermer,Ton livre, et de sentir‖ tout son cœur s'animer.
L'avez-vous jamais lu,‖ marquise ? et toi, Lisette ?Car ce n'est que pour vous,‖ grande dame ou grisette,Sexe adorable, absurde,‖ exécrable et charmant,Que ce pauvre badaud‖ qu'on appelle un poëte,Par tous les temps qu'il fait‖ s'en va le nez au vent,Toujours fier et trompé,‖ toujours humble et rêvant.
Que nous font, je vous prie,‖ et que pourraient nous faire,A nous autres rimeurs,‖ de qui la grande affaireEst de nous consoler‖ en arrangeant des mots,Que nous font les sifflets,‖ les cris ou les bravos ?Nous chantons à tue-tête ;‖ il faut bien que la terreNous réponde, après tout,‖ par quelques vains échos.
Mais quel bien fait le bruit,‖ et qu'importe la gloire ?Est-on plus ou moins mort‖ quand on est embaumé ?Qu'importe un écolier,‖ sachant trois mots d'histoire,Qui tire son bonnet‖ devant une écritoire,Ou salue en passant‖ un marbre inanimé ?Être admiré n'est rien ;‖ l'affaire est d'être aimé.
Vive le vieux roman,‖ vive la page heureuseQue tourne sur la mousse‖ une belle amoureuse !Vive d'un doigt coquet‖ le livre déchiré,Qu'arrose dans le bain‖ le robinet doré !Et, que tous les pédants‖ frappent leur tête creuse,Vive le mélodrame‖ où Margot a pleuré !
Oh ! oh ! dira quelqu'un,‖ la chose est un peu rude.N'est-ce rien de rimer‖ avec exactitude ?Et pourquoi mettrait-on‖ son fils en pension,Si, pour unique juge,‖ après quinze ans d'étude,On n'a qu'une cornette‖ au bout d'un cotillon ?J'en suis bien désolé,‖ c'est mon opinion.
Les femmes, j'en conviens,‖ sont assez ignorantes.On ne dit pas tout haut‖ ce qui les rend contentes ;El comme, en général,‖ un peu de faussetéEst leur plus grand plaisir‖ après la vanité,On en peut, par hasard,‖ trouver qui sont méchantes.Mais qu'y voulez-vous faire ?‖ elles ont la beauté.
Or, la beauté, c'est tout.‖ Platon l'a dit lui-même,La beauté, sur la terre,‖ est la chose suprême.C'est pour nous la montrer‖ qu'est faite la clarté.Rien n'est beau que le vrai,‖ dit un vers respecté ;Et moi, je lui réponds,‖ sans crainte d'un blasphème :Rien n'est vrai que le beau,‖ rien n'est vrai sans beauté.
Quand le soleil entra‖ dans sa route infinie,A son premier regard,‖ de ce monde imparfaitSortit le peu de bien‖ que le ciel avait fait ;De la beauté l'amour,‖ de l'amour l'harmonie ;Dans ce rayon divin‖ s'élança le génie ;Voilà pourquoi je dis‖ que Margot s'y connaît.
Et j'en dirais bien plus‖ si je me laissais faire.Ma poétique, un jour,‖ si je puis la donner,Sera bien autrement‖ savante et salutaire.C'est trop peu que d'aimer,‖ c'est trop peu que de plaire :Le jour où l'Hélicon‖ m'entendra sermonner,Mon premier point sera‖ qu'il faut déraisonner.
Celui qui ne sait pas,‖ quand la brise étoufféeSoupire au fond des bois‖ son tendre et long chagrin,Sortir seul, au hasard,‖ chantant quelque refrain,Plus fou qu'Ophélia‖ de romarin coiffée,Plus étourdi qu'un page‖ amoureux d'une fée.Sur son chapeau cassé‖ jouant du tambourin ;
Celui qui ne voit pas,‖ dans l'aurore empourprée,Flotter, les bras ouverts,‖ une ombre idolâtrée ;Celui qui ne sent pas,‖ quand tout est endormi,Quelque chose qui l'aime‖ errer autour de lui ;Celui qui n'entend pas‖ une voix éploréeMurmurer dans la source,‖ et l'appeler ami ;
Celui qui n'a pas l'âme‖ à tout jamais aimante,Qui n'a pas pour tout bien,‖ pour unique bonheur,De venir lentement‖ poser son front rêveurSur un front jeune et frais,‖ à la tresse odorante.Et de sentir ainsi‖ d'une tête charmanteLa vie et la beauté‖ descendre dans son cœur ;
Celui qui ne sait pas,‖ durant les nuits brûlantesQui font pâlir d'amour‖ l'étoile de Vénus,Se lever en sursaut,‖ sans raison, les pieds nus,Marcher, prier, pleurer‖ des larmes ruisselantes,Et devant l'infini‖ joindre des mains tremblantes,Le cœur plein de pitié‖ pour des maux inconnus ;
Que celui-là rature‖ et barbouille à son aise ;Il peut, tant qu'il voudra,‖ rimer à tour de bras,Ravauder l'oripeau‖ qu'on appelle antithèse,Et s'en aller ainsi‖ jusqu'au Père-Lachaise,Traînant à ses talons‖ tous les sols d'ici-bas ;Grand homme, si l'on veut,‖ mais poëte, non pas.
Certes, c'est une vieille‖ et vilaine familleQue celle des frelons‖ et des imitateurs ;Allumeurs de quinquets,‖ qui voudraient être acteurs.Aristophane en rit,‖ Horace les étrille ;Mais ce n'est rien auprès‖ des versificateurs.Le dernier des humains‖ est celui qui cheville.
Est-il, je le demande,‖ un plus triste souciQue celui d'un niais‖ qui veut dire une chose,El qui ne la dit pas,‖ faute d'écrire en prose ?J'ai fait de mauvais vers,‖ c'est vrai ; mais, Dieu merci,Lorsque je les ai faits,‖ je les voulais ainsi.El de Wailly ni Boiste,‖ au moins, n'en sont la cause.
Non, je ne connais pas‖ de métier plus honteux,Plus sol, plus dégradant,‖ pour la pensée humaine,Que de se mettre ainsi‖ la cervelle à la gênePour écrire trois mots‖ quand il n'en faut que deux,Traiter son propre cœur‖ comme un chien qu'on enchaîne,Et fausser jusqu'aux pleurs‖ que l'on a dans les yeux.
O toi qu'appelle encor‖ ta pairie abaissée,Dans la tombe précoce‖ à peine refroidi,Sombre amant de la Mort, pauvre Léopardi ,Si, pour faire une phrase‖ un peu mieux cadencée,Il t'eût fallu jamais‖ toucher à ta pensée.Qu'aurait-il répondu,‖ ton cœur simple et hardi ?
Telle fut la vigueur‖ de ton sobre génie,Tel fut ton chaste amour‖ pour l'âpre vérité,Qu'au milieu des langueurs‖ du parler d'Ausonie,Tu dédaignas la rime‖ et sa molle harmonie,Pour ne laisser vibrer‖ sur ton luth irritéQue l'accent du malheur‖ et de la liberté.
El pourtant il s'y mêle‖ une douceur divine ;Hélas ! c'est ton amour,‖ c'est la voix de Nérine,Nérine aux yeux brillants‖ qui te faisaient pâlir,Celle que lu nommais « ‖ton éternel soupir. »Hélas ! sa maison peinte,‖ au pied de la colline,Resta déserte un jour,‖ et tu la vis mourir ;
El lu mourus aussi.‖ Seul, l'âme désolée,Mais toujours calme et bon,‖ sans te plaindre du sort,Tu marchais en chantant‖ dans la roule isolée.L'heure dernière vint,‖ tant de fois appelée.Tu la vis arriver‖ sans crainte et sans remord,Et lu goûtas enfin‖ le charme de la mort.
Novembre 1842.
Versification
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a aimer / imprimer masculine, classiqueb lassée / pensée féminine, classiquec fermer / s'animer masculine, classiquea Lisette / grisette / poëte féminine, classiqueb charmant / vent / rêvant masculine, classiquea faire / affaire / terre féminine, classiqueb mots / bravos / échos masculine, classiquea gloire / d'histoire / écritoire féminine, classiqueb embaumé / inanimé masculine, classiquec aimé / déchiré masculine, classiquea heureuse / amoureuse / creuse féminine, classiquec doré / pleuré masculine, classiquea rude / exactitude / d'étude féminine, classiqueb pension / cotillon / opinion masculine, classiquea ignorantes / contentes / méchantes féminine, classiqueb fausseté / vanité masculine, classiquec beauté / clarté masculine, classiquea lui-même / suprême / blasphème féminine, classiquec respecté / beauté masculine, classiquea infinie / l'harmonie / génie féminine, classiqueb imparfait / fait / connaît masculine, classiquea faire / salutaire / plaire féminine, classiqueb donner / sermonner / déraisonner masculine, classiquea étouffée / coiffée féminine, classiqueb chagrin / refrain / tambourin masculine, classiquec fée / empourprée féminine, classiqueb idolâtrée / éplorée féminine, classiquec endormi / lui / ami masculine, classiquea aimante / odorante féminine, classiqueb bonheur / rêveur / cœur masculine, classiquec charmante / brûlantes féminine, classiqueb Vénus / nus / inconnus masculine, classiquec ruisselantes / tremblantes féminine, classiquea aise / antithèse / Père-Lachaise féminine, classiqueb bras / d'ici-bas / pas masculine, classiquea famille / étrille / cheville féminine, classiqueb imitateurs / acteurs / versificateurs masculine, classiquea souci / merci / ainsi masculine, classiqueb chose / prose / cause féminine, classiquea honteux / deux / yeux masculine, classiqueb humaine / gêne / enchaîne féminine, classiquea abaissée / cadencée / pensée féminine, classiqueb refroidi / Léopardi / hardi masculine, classiquea génie / d'Ausonie / harmonie féminine, classiqueb vérité / irrité / liberté masculine, classiquea divine / Nérine / colline féminine, classiqueb pâlir / soupir / mourir masculine, non classiquea désolée / isolée / appelée féminine, classiqueb sort / remord / mort masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
132 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources