Poésies nouvelles, 1852
Le treize juillet
La joie est ici-bas‖ toujours jeune et nouvelle,Mais le chagrin n'est vrai‖ qu'autant qu'il a vieilli.A peine si le Prince,‖ hier enseveli,Commence à s'endormir‖ dans la nuit éternelle ;L'ange qui l'emporta‖ n'a pas fermé son aile ;Peut-être est-ce bien vite‖ oser parler de lui.
Ce fut un triste jour,‖ quand, sur une civière,Celte mort sans raison‖ vint nous épouvanter.Ce fut un triste aspect,‖ quand la nef séculaireSe para de son deuil‖ comme pour le fêter.Ce fut un triste bruit,‖ quand, au glas funéraire,Les faiseurs de romans‖ se mirent à chanter.
Nous nous tûmes alors,‖ nous, ses amis d'enfance.Tandis qu'il cheminait‖ vers le sombre caveau,Nous suivions le cercueil‖ en pensant au berceau,Nos pleurs, que nous cachions,‖ n'avaient pas d'éloquence,Et sou ombre peut-être‖ entendit le silenceQui se fit dans nos cœurs‖ autour de son tombeau.
Maintenant qu'elle vient,‖ plus vieille d'une année,Réveiller nos regrets‖ et nous frapper au cœur,Il faut la saluer,‖ la sinistre journéeOù ce jeune homme est mort‖ dans sa force et sa Heur,Préservé du néant‖ par l'excès du malheur,Par sa jeunesse même‖ et par sa destinée.
A qui donc, juste Dieu,‖ peut-on dire : A demain ?L'Espérance et la Mort‖ se sont donné la main ;Et traversent ainsi‖ la terre désolée.L'une marche à pas lents,‖ toujours calme et voilée ;Sur ses genoux tremblants‖ l'autre tombe en chemin,Et se traîne en pleurant,‖ meurtrie et mutilée.
O Mort ! tes pas sont lents,‖ mais ils sont bien comptés.Qui donc t'a jamais crue‖ aveugle, inexorable ?Qui donc a jamais dit‖ que ton spectre implacableErrait, ivre de sang,‖ frappant de tous côtés,Balayant au hasard,‖ comme des grains de sable,Les temples, les déserts,‖ les champs et les cités ?
Non, non, tu sais choisir.‖ Par instants sur la terreTu peux sembler commettre,‖ il est vrai, quelque erreur ;Ta main n'est pas toujours‖ bien sûre, et la colèreMénage obscurément‖ ceux qui savent te plaire,Épargne l'insensé,‖ respecte l'imposteur,Laisse blanchir le vice‖ et languir le malheur.
Mais quand la noble enfant‖ d'une race royale,Fuyant des lourds palais‖ l'antique oisiveté,S'en va dans l'atelier‖ chercher la vérité,Et là, créant en rêve‖ une forme idéale,Entr'ouvre un marbre pur‖ de sa main virginale,Pour en faire sortir‖ la vie et la beauté ;
Quand col esprit charmant,‖ quand ce naïf génieQui courait à sa mère‖ au doux nom de Marie,Sur son œuvre chéri‖ penche son front rêveur,El, pour nous peindre Jeanne,‖ interrogeant son cœur,A la fille des champs‖ qui sauva la patriePrête sa piété,‖ sa grâce et sa pudeur ;
Alors ces nobles mains,‖ qui, du travail lassées,Ne prenaient de repos‖ que le temps de prier,Ces mains riches d'aumône‖ et pleines de pensées,Ces mains où tant de pleurs‖ sont venus s'essuyer,Frissonnent tout à coup‖ et retombent glacées.Le cercueil est à Pise ;‖ on va nous l'envoyer.
Et lui, mort l'an passé,‖ qu'avait-il fait, son frère ?A quoi bon le tuer ?‖ Pourquoi, sur ce brancard,Ce jeune homme expirant‖ suivi par un vieillard ?Quel cœur fut assez froid‖ sur notre froide terreOu pour ne pas frémir,‖ ou pour ne pas se taire,Devant ce meurtre affreux‖ commis par le hasard ?
Qu'avait-il fait que naître‖ et suivre sa fortune,Sur les bancs avec nous‖ venir étudier,Avec nous réfléchir,‖ avec nous travailler,Prendre au soleil son rang‖ sur la place commune,De grandeur, hors du cœur,‖ n'en connaissant aucune,Et, puisqu'il était Prince,‖ apprendre son métier ?
Qu'avait-il fait qu'aimer,‖ chercher, voir par lui-mêmeCe que Dieu fit de bon‖ dans sa bonté suprême,Ce qui pâlit déjà‖ dans ce monde ennuyé ?Patrie, honneur, vieux mots‖ dont on rit et qu'on aime,Il vous savait, donnait‖ au pauvre aide et pitié,Au plus sincère estime,‖ au plus brave amitié.
Qu'avait-il fait, enfin,‖ que ce qu'il pouvait faire ?Quand le canon grondait,‖ marcher sous la bannière,Quand la France dormait,‖ s'exercer dans les camps.Il s'en fût souvenu‖ peut-être avec le temps ;Car parfois sa pensée‖ était sur la frontière,Pendant qu'il écoutait‖ les tambours battre aux champs.
Que lui reprocherait‖ même la calomnie ?Jamais coup plus cruel‖ fut-il moins mérité ?A défaut de regret,‖ qui ne l'a respecté ?Faites parler la foule,‖ et la haine, et l'envieNi tache sur son front,‖ ni faute dans sa vie.Nul n'a laissé plus pur‖ le nom qu'il a porté.
Qu'importe tel parti‖ qui triomphe ou succombe ?Quel ennemi du père‖ ose haïr le fils ?Qui pourrait insulter‖ une pareille tombe ?On dit que, dans un bal,‖ du temps de Charles-Dix,Sur les marches du trône‖ il s'arrêta jadis.Qu'il y dorme en repos,‖ du moins, puisqu'il y tombe !
Hélas ! mourir ainsi,‖ pauvre Prince, à trente ans !Sans un mot de sa femme,‖ un regard de sa mère,Sans avoir rien pressé‖ dans ses bras palpitants !Pas même une agonie,‖ une douleur dernière !Dieu seul lut dans son cœur‖ l'ineffable prièreQue les anges muets‖ apprennent aux mourants.
Que ce Dieu, qui m'entend,‖ me garde d'un blasphème !Mais je ne comprends rien‖ à ce lâche destinQui va sur un pavé‖ briser un diadème,Parce qu'un postillon‖ n'a pas sa guide en main.O vous qui passerez‖ sur ce fatal chemin,Regardez à vos pas,‖ songez à qui vous aime !
Il aimait nos plaisirs,‖ nos maux l'ont attristé.Dans ce livre éternel‖ où le temps est compté,Sa main avec la nôtre‖ avait tourné la page.Il vivait avec nous,‖ il était de notre âge.Sa pensée était jeune,‖ avec l'ancien courage ;Si l'on peut être Roi‖ de France, il l'eût été.
Je le pense et le dis‖ à qui voudra m'en croire,Non pas en courtisan‖ qui flatte la douleur,Mais je crois qu'une place‖ est vide dans l'histoire.Tout un siècle était là,‖ tout un siècle de gloire,Dans ce hardi jeune homme‖ appuyé sur sa sœur,Dans cette aimable tête,‖ et dans ce brave cœur.
Certes, c'eût été beau,‖ le jour où son épée,Dans le sang étranger‖ lavée et retrempée,Eût au pays natal‖ ramené la fierté ;Pendant que de son art‖ l'enfant préoccupée,Sur le seuil entr'ouvert‖ laissant la Charité,Eût fait, avec la Muse,‖ entrer la Liberté.
A moi, Nemours ! à moi,‖ d'Aumale ! à moi, Joinville !Celles, c'eût été beau,‖ ce cri dans notre ville,Par le peuple entendu,‖ par les murs répété ;Pendant qu'à l'oratoire,‖ attentive et tranquille,Pâle, et les yeux brillants‖ d'une douce clarté,La sœur eût invoqué‖ l'éternelle Bonté.
Certes, c'eût été beau,‖ la jeunesse et la vie,Ce qui fut tant aimé,‖ si longtemps attendu,Se réveillant ainsi‖ dans la mère-patrie.J'en parle par hasard‖ pour l'avoir entrevu ;Quelqu'un peut en pleurer‖ pour l'avoir mieux connu ;C'est sa veuve, c'était‖ sa femme et son amie.
Pauvre Prince ! quel rêve‖ à ses derniers instants !Une heure (qu'est-ce donc‖ qu'une heure pour le Temps ?)Une heure a détourné‖ tout un siècle. O misère !Il partait, il allait‖ au camp, presque à la guerre.Une heure lui restait,‖ il était fils et père ;Il voulut embrasser‖ sa mère et ses enfants.
C'était là que la Mort‖ attendait sa victime.Il en fut épargné‖ dans les déserts brûlantsOù l'Arabe fuyard,‖ qui recule à pas lents,Autour de nos soldats,‖ que la fièvre décime,Rampe, le sabre au poing,‖ sous les buissons sanglants.Mais il voulut revoir‖ Neuilly ; ce fut son crime.
Neuilly ! charmant séjour,‖ triste et doux souvenir !Illusions d'enfants,‖ à jamais envolées !Lorsqu'au seuil du palais,‖ dans les vertes allées,La Reine, en souriant,‖ nous regardait courir,Qui nous eût dit qu'un jour‖ il faudrait revenirPour y trouver la mort,‖ et des têtes voilées !
Quels projets nous faisions‖ à cet âge ingénuOù toute chose parle,‖ où le cœur est à nu !Quand, avec tant de force,‖ eut-on tant d'espérance ?Innocente bravoure,‖ audace de l'enfance !Nous croyions l'heure prête‖ et le moment venu ;Nous étions fiers et fous,‖ mais nous avions la France.
Songe étrange ! il est mort,‖ et tout s'est endormi.Comment une espérance‖ et si juste et si bellePeut-elle devenir‖ inutile et cruelle !Il est mort l'an dernier,‖ et son deuil est fini,La sanglante masure‖ est changée en chapelle ;Qui nous dira le reste,‖ et quel âge a l'oubli ?
Il n'est pas tombé seul‖ en allant à Neuilly.Sur neuf que nous étions,‖ marchant en compagnie,Combien sont morts ! — Albert,‖ son jeune et brave ami,Et Mortemart, et toi,‖ pauvre Laborderie,Qui le hâtais d'aimer‖ pour jouir de la vie,Le meilleur de nous tous‖ et le premier parti !
Si le regret vivait,‖ vos noms seraient célèbres,Amis ! — Que celte sombre‖ et triste déitéQui prêle à notre temps‖ sa tremblante clarté,Vous éclaire en passant‖ de ses torches funèbres !Et nous, enfants perdus‖ d'un siècle de ténèbres,Tenons-nous bien la main‖ dans cette obscurité !
Car la France, hier encor‖ la maîtresse du monde,A reçu, quoi qu'on dise,‖ une atteinte profonde,Et comme Juliette‖ au fond des noirs arceaux,A demi réveillée,‖ à demi moribonde,Trébuchant dans les plis‖ de sa pourpre en lambeaux,Elle marche au hasard,‖ errant sur des tombeaux.
1843.
Versification
- Forme
- 31 sizains (strophes variées)
- Rimes
- 8(abbaab) 2(ababab) 6(ababba) 4(aabbab) 3(abbaba) 2(abaabb) 4(aababb) 2(aabbba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 31 sizains
- Mots à la rime
- a nouvelle / éternelle / aile féminine, classiqueb vieilli / enseveli / lui masculine, classiquea civière / séculaire / funéraire féminine, classiqueb épouvanter / fêter / chanter masculine, classiquea d'enfance / d'éloquence / silence féminine, classiqueb caveau / berceau / tombeau masculine, classiquea année / journée féminine, classiqueb cœur / Heur / malheur masculine, classiquec destinée / désolée féminine, classiquea demain / main / chemin masculine, classiquec voilée / mutilée féminine, classiquea comptés / côtés / cités masculine, classiqueb inexorable / implacable / sable féminine, classiquea terre / colère / plaire féminine, classiqueb erreur / l'imposteur / malheur masculine, classiquea royale / idéale / virginale féminine, classiqueb oisiveté / vérité / beauté masculine, classiquea génie / Marie / patrie féminine, classiqueb rêveur / cœur / pudeur masculine, classiquea lassées / pensées / glacées féminine, classiqueb prier / s'essuyer / l'envoyer masculine, classiquea frère / terre / taire féminine, classiqueb brancard / vieillard / hasard masculine, classiquea fortune / commune / aucune féminine, classiqueb étudier / travailler masculine, classiquec métier / ennuyé masculine, classiquea lui-même / suprême / aime féminine, classiquec pitié / amitié masculine, classiquea faire / bannière / frontière féminine, classiqueb camps / temps / champs masculine, classiquea calomnie / l'envie / vie féminine, classiqueb mérité / respecté / porté masculine, classiquea succombe / tombe féminine, classiqueb fils / Charles-Dix / jadis masculine, classiquea ans / palpitants / mourants masculine, classiqueb mère / dernière / prière féminine, classiquea blasphème / diadème / aime féminine, classiqueb destin / main / chemin masculine, classiquea attristé / compté / été masculine, classiqueb page / âge / courage féminine, classiquea croire / l'histoire / gloire féminine, classiqueb douleur / sœur / cœur masculine, classiquea épée / retrempée / préoccupée féminine, classiqueb fierté / Charité masculine, classiquec Liberté / répété masculine, classiquea Joinville / ville / tranquille féminine, classiquec clarté / Bonté masculine, non classiquea vie / mère-patrie / amie féminine, classiqueb attendu / entrevu / connu masculine, classiquea instants / Temps / enfants masculine, classiqueb misère / guerre / père féminine, classiquea victime / décime / crime féminine, classiqueb brûlants / lents / sanglants masculine, classiquea souvenir / courir / revenir masculine, classiqueb envolées / allées / voilées féminine, classiquea ingénu / nu / venu masculine, classiqueb d'espérance / l'enfance / France féminine, classiquea endormi / fini masculine, classiqueb belle / cruelle / chapelle féminine, classiquec l'oubli / Neuilly masculine, classiqueb compagnie / Laborderie / vie féminine, classiquec ami / parti masculine, classiquea célèbres / funèbres / ténèbres féminine, classiqueb déité / clarté / obscurité masculine, classiquea monde / profonde / moribonde féminine, classiqueb arceaux / lambeaux / tombeaux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
186 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources