Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852

Souvenir des alpes

Alfred de Musset· quatrains, vers de 12, 8 et 10 syllabes, 73 vers

Fatigué, brisé, vaincu par l'ennui,Marchait le voyageur‖ dans la plaine altérée,Et du sable brûlant‖ la poussière doréeVoltigeait devant lui.

Devant la pauvre hôtellerie,Sous un vieux pont,‖ dans un site écarté,Un flot de cristal argentéCaressait la rive fleurie.

Deux oisillons,‖ dans un pin d'Italie,En sautillant‖ s'envoyaient tour à tourLeur chansonnette ailée,‖ où la mélancolieJasait avec l'amour.

Pendant qu'une mule rétivePiétinait sous le pampre‖ où rit le dieu joufflu,Sans loucher aux fleurs de la rive,Le voyageur monta‖ sur le pont vermoulu.

Là, le cœur plein‖ d'un triste et doux mystère,Il s'arrêta silencieux,Le front incliné vers la terre ;L'ardent soleil séchait‖ les larmes de ses yeux.

Aveugle, inconstante, ô fortune !Supplice enivrant des amours !Ôte-moi, mémoire importune,Ôte-moi ces yeux que‖ je vois toujours !

Pourquoi, clans leur beauté suprême,Pourquoi les ai-je vus briller ?Tu ne veux plus que je les aime,Toi qui me défends d'oublier !…

Comme après la douleur,‖ comme après la tempête,L'homme supplie encore‖ et regarde le ciel,Le voyageur, levant la tête,Vit les Alpes debout‖ dans leur calme éternel,

Et, devant lui,‖ le sommet du mont Rose,Où la neige et l'azur‖ se disputaient gaîment.Si parmi nous‖ tu descends un moment,C'est là, blanche Diane,‖ où ton beau pied se pose.

Les chasseurs de chamois‖ en savent quelque chose,Lorsque, sans peur,‖ mais non pas sans danger,A travers la prairie‖ au matin fraîche éclose,On les voit, l'arme au poing,‖ dans ces pics s'engager.

Pendant que le soleil,‖ paisible et fort à l'aise,Brûle, sans la dorer,‖ la cité milanaise,El dans cet horizon,‖ plein de grâce et d'ennui,S'endort de lassitude‖ à force d'avoir lui,

La montagne se montre :‖ — A vos pieds est l'abîme,L'avalanche au-dessus.‖ — Ne vous effrayez pas ; —Prenez garde au mulet‖ qui peut faire un faux pas.L'œil perçant du chamois‖ suspendu sur la cime,Vous voyant trébucher,‖ s'en moquerait tout bas.

Un ravin tortueux‖ conduit à la montagne.Le voyageur pensif‖ prit ce sentier perdu ;Puis il se retourna.‖ — La plaine et la campagne,Tout avait disparu.

Le spectre du glacier,‖ dans sa pourpre pâlie,Derrière lui s'était dressé.Les chansons et les pleurs‖ et la belle ItalieDevenaient déjà le passé.

Un aigle noir, planant‖ sur la sombre verdureEl regardant au loin,‖ tout chargé de souci,Semblait dire au désert :‖ Quelle est la créatureQui vient ici ?

Byron, dans sa tristesse altière,Disait un jour,‖ passant par ce pays :« Quand je vois aux sapins‖ cet air de cimetière,» Cela ressemble à mes amis. »

Ils sont pourtant‖ beaux, ces pins foudroyés,Byron, dans ce désert immense,Quand leurs rameaux‖ morts craquaient sous les pieds,Ton cœur entendait leur silence.

Peut-être en savent-ils‖ autant et plus que nous,Ces vieux êtres muets‖ attachés à la terre,Qui, sur le sein fécond‖ de la commune mère,Dorment dans un repos‖ si superbe et si doux.

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
4(abba) 12(abab) 1(aabb) 1(abbab)
Mètre
Vers de 12, 8 et 10 syllabes (36 de 12, 21 de 8, 12 de 10, 3 de 6, 1 de 4)· profil 6, 8, 4÷6, 6+6
Strophes
17 quatrains, 1 quintil
Mots à la rime
a l'ennui / lui masculine, classiqueb altérée / dorée féminine, classiquea hôtellerie / fleurie féminine, classiqueb écarté / argenté masculine, classiquea d'Italie / mélancolie féminine, classiqueb tour / l'amour masculine, classiquea rétive / rive féminine, classiqueb joufflu / vermoulu masculine, classiquea mystère / terre féminine, classiqueb silencieux / yeux masculine, classiquea fortune / importune féminine, classiqueb amours / toujours masculine, classiquea suprême / aime féminine, classiqueb briller / d'oublier masculine, classiquea tempête / tête féminine, classiqueb ciel / éternel masculine, classiquea Rose / pose féminine, classiqueb gaîment / moment masculine, classiquea chose / éclose féminine, classiqueb danger / s'engager masculine, classiquea l'aise / milanaise féminine, classiqueb d'ennui / lui masculine, classiquea l'abîme / cime féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea montagne / campagne féminine, classiqueb perdu / disparu masculine, classiquea pâlie / Italie féminine, classiqueb dressé / passé masculine, classiquea verdure / créature féminine, classiqueb souci / ici masculine, classiquea altière / cimetière féminine, classiqueb pays / amis masculine, classiquea foudroyés / pieds masculine, classiqueb immense / silence féminine, classiquea nous / doux masculine, classiqueb terre / mère féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources