Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies nouvelles, 1852

Sur trois marches de marbre rose

Alfred de Musset· octosyllabes, 195 vers

Depuis qu'Adam, ce cruel homme,A perdu son fameux jardin,Où sa femme, autour d'une pomme,Gambadait sans vertugadin,Je ne crois pas que sur la terreIl soit un lieu d'arbres planté,Plus célébré, plus visité,Mieux fait, plus joli, mieux hanté,Mieux exercé dans l'art de plaire,Plus examiné, plus vantéPlus décrit, plus lu, plus chanté,Que l'ennuyeux parc de Versailles.O dieux ! ô bergers ! ô rocailles !Vieux Satyres, Termes grognons,Vieux petits ifs en rang d'oignons,O bassins, quinconces, charmilles !Boulingrins pleins de majesté,Où les dimanches, tout l'été,Bâillent tant d'honnêtes familles !Fantômes d'empereurs romains,Pâles nymphes inaniméesQui tendez aux passants les mains,Par les jets d'eau tout enrhumées !Tourniquets d'aimables buissons,Bosquets tondus, où les fauvettesCherchent, en pleurant, leurs chansons,Où les dieux font tant de façonsPour vivre à sec dans leurs cuvettes !O marronniers ! n'ayez pas peur ;Que votre feuillage immobile,Me sachant versificateur,N'en demeure pas moins tranquille.Non, j'en jure par ApollonEt par tout le sacré vallon,Par vous, Naïades ébréchées,Sur trois cailloux si mal couchées,Par vous, vieux maîtres de ballets,Faunes dansant sur la verdure,Par toi-même, auguste palais,Qu'on n'habite plus qu'en peinture,Par Neptune, sa fourche au poing,Non, je ne vous décrirai point.Je sais trop ce qui vous chagrine ;De Phœbus je vois les effets ;Ce sont les vers qu'on vous a faitsQui vous donnent si triste mine.Tant de sonnets, de madrigaux,Tant de ballades, de rondeaux,Où l'on célébrait vos merveilles,Vous ont assourdi les oreilles,Et l'on voit bien que vous dormezPour avoir été trop rimés.

En ces lieux où l'ennui repose,Par respect aussi j'ai dormi.Ce n'était, je crois, qu'à demi ;Je rêvais à quelque autre chose.Mais vous souvient-il, mon ami,De ces marches de marbre rose ?En allant à la pièce d'eauDu côté de l'orangerie,A gauche, en sortant du château —C'était par là, je le parie,Que venait le roi sans pareil,Le soir, au coucher du soleil,Voir dans la forêt, en silence,Le jour s'enfuir et se cacher(Si toutefois, en sa présence,Le soleil osait se coucher).Que ces trois marches sont jolies !Combien ce marbre est noble et doux !Maudit soit du ciel, disions-nous,Le pied qui les aurait salies !N'est-il pas vrai ? Souvenez-vous.— Avec quel charme est nuancéeCette dalle à moitié cassée !Voyez-vous ces veines d'azur,Légères, fines et polies,Courant, sous les roses pâlies,Dans la blancheur d'un marbre pur ?Tel, dans le sein robuste et durDe la Diane chasseresse,Devait courir un sang-divin ;Telle, et plus froide, est une mainQui me menait naguère en laisse.N'allez pas, du reste, oublierQue ces marches dont j'ai mémoireNe sont pas dans cet escalierToujours désert, et plein de gloire,Où ce roi, qui n'attendait pas,Attendit un jour, pas à pas,Condé, lassé par la victoire.Elles sont près d'un vase blanc,Proprement fait et fort galant.Est-il moderne ? est-il antique ?D'autres que moi savent cela ;Mais j'aime assez à le voir là,Étant sûr qu'il n'est point gothique.C'est un bon vase, un bon voisin ;Je le crois volontiers cousinDe mes marches couleur de rose ;Il les abrite avec fierté.O mon Dieu ! dans si peu de choseQue de grâce et que de beauté !

Dites-nous, marches gracieuses,Les rois, les princes, les prélats,Et les marquis à grands fracas,Et les belles ambitieuses,Dont vous avez compté les pas ;Celles-là surtout, j'imagine,En vous louchant ne pesaient pas,Lorsque le velours ou l'hermineFrôlait vos contours délicats.Laquelle était la plus légère ?Est-ce la reine Montespan ?Est-ce Hortense avec un roman,Maintenon avec son bréviaire,Ou Fontange avec son ruban ?Beau marbre, as-tu vu La Vallière ?De Parabère ou de Sabran,Laquelle savait mieux te plaire ?Entre Sabran et ParabèreLe Régent même, après souper,Chavirait jusqu'à s'y tromper.As-tu vu le puissant Voltaire,Ce grand frondeur des préjugés,Avocat des gens mal jugés,Du Christ ce terrible adversaire,Bedeau du temple de Cythère,Présentant à la PompadourSa vieille eau bénite de cour ?As-tu vu, comme à l'ermitage,La rondelette DubarryCourir, en buvant du laitage,Pieds nus, sur le gazon fleuri ?Marches qui savez notre histoire,Aux jours pompeux de votre gloire,Quel heureux monde en ces bosquets !Que de grands seigneurs, de laquais,Que de duchesses, de caillettes,De talons rouges, de paillettes,Que de soupirs et de caquets,Que de plumets et de calottes,De falbalas et de culottes,Que de poudre sous ces berceaux,Que de gens, sans compter les sots !Règne auguste de la perruque,Le bourgeois qui le méconnaîtMérite sur sa plate nuqueD'avoir un éternel bonnet ;Et toi, siècle à l'humeur badine,Siècle tout couvert d'amidon,Ceux qui méprisent ta farineSont en horreur à Cupidon !…Est-ce ton avis, marbre rose ?Malgré moi, pourtant, je supposeQue le hasard qui t'a mis làNe t'avait pas fait pour cela.Aux pays où le soleil brille,Près d'un temple grec ou latin,Les beaux pieds d'une jeune fille,Sentant la bruyère et le thym,En le frappant de leurs sandales,Auraient mieux réjoui tes dallesQu'une pantoufle de satin.Est-ce d'ailleurs pour cet usageQue la nature avait forméTon bloc jadis vierge et sauvageQue le génie eût animé ?Lorsque la pioche et la truelleT'ont scellé dans ce parc boueux,En t'y plantant malgré les dieux,Mansard insultait Praxitèle.Oui, si tes flancs devaient s'ouvrir,Il fallait en faire sortirQuelque divinité nouvelle.Quand sur toi leur scie a grincé,Les tailleurs de pierre ont blesséQuelque Vénus dormant encore,Et la pourpre qui te coloreTe vient du sang qu'elle a versé.

Est-il donc vrai que toute chosePuisse être ainsi foulée aux pieds,Le rocher où l'aigle se pose,Comme la feuille de la roseQui tombe et meurt dans nos sentiers ?Est-ce que la commune mère,Une fois son œuvre accompli,Au hasard livre la matière,Comme la pensée à l'oubli ?Est-ce que la tourmente amèreJette la perle au lapidairePour qu'il l'écrase sans façon ?Est-ce que l'absurde vulgairePeut tout déshonorer sur terreAu gré d'un cuistre ou d'un maçon ?

1848.

Versification

Mètre
Octosyllabes
Mots à la rime
a homme / pomme féminine, classiqueb jardin / vertugadin masculine, classiquec terre / plaire féminine, classiqued planté / visité masculine, classiquee hanté / vanté / chanté masculine, classiquef Versailles / rocailles féminine, classiqueg grognons / d'oignons masculine, classiqueh charmilles / familles féminine, classiquei majesté / l'été masculine, classiquej romains / mains masculine, classiquek inanimées / enrhumées féminine, classiquel buissons / chansons / façons masculine, classiquem fauvettes / cuvettes féminine, classiquen peur / versificateur masculine, classiqueo immobile / tranquille féminine, classiquep Apollon / vallon masculine, classiqueq ébréchées / couchées féminine, classiquer ballets / palais masculine, classiques verdure / peinture féminine, classiquet poing / point masculine, classiqueu chagrine / mine féminine, classiquev effets / faits masculine, non classiquew madrigaux / rondeaux masculine, classiquex merveilles / oreilles féminine, classiquey dormez / rimés masculine, classiquea repose / chose / rose féminine, classiqueb dormi / demi / ami masculine, classiquec d'eau / château masculine, classiqued l'orangerie / parie féminine, classiquee pareil / soleil masculine, classiquef silence / présence féminine, classiqueg cacher / coucher masculine, classiqueh jolies / salies féminine, classiquei doux / disions-nous / Souvenez-vous masculine, classiquej nuancée / cassée féminine, classiquek d'azur / pur / dur masculine, classiquel polies / pâlies féminine, classiquem chasseresse / laisse féminine, classiquen sang-divin / main masculine, classiqueo oublier / escalier masculine, classiquep mémoire / gloire / victoire féminine, classiqueq pas masculine, classiquer blanc / galant masculine, classiques antique / gothique féminine, classiquet cela / là masculine, classiqueu voisin / cousin masculine, classiquev rose / chose féminine, classiquew fierté / beauté masculine, classiquea gracieuses / ambitieuses féminine, classiqueb prélats / fracas masculine, classiquec pas / délicats masculine, classiqued j'imagine / l'hermine féminine, classiquee légère / bréviaire féminine, classiquef Montespan / roman masculine, classiqueg ruban / Sabran masculine, classiqueh Vallière / plaire féminine, classiquei Parabère / Voltaire féminine, classiquej souper / tromper masculine, classiquek préjugés / jugés masculine, classiquel adversaire / Cythère féminine, classiquem Pompadour / cour masculine, classiquen l'ermitage / laitage féminine, classiqueo Dubarry / fleuri masculine, classiquep histoire / gloire féminine, classiqueq bosquets / laquais / caquets masculine, classiquer caillettes / paillettes féminine, classiques calottes / culottes féminine, classiquet berceaux / sots masculine, classiqueu perruque / nuque féminine, classiquev méconnaît / bonnet masculine, classiquew badine / farine féminine, classiquex d'amidon / Cupidon masculine, classiquey rose / suppose féminine, classiquez là / cela masculine, classiquea brille / fille féminine, classiqueb latin / thym / satin masculine, classiquec sandales / dalles féminine, classiqued usage / sauvage féminine, classiquee formé / animé masculine, classiquef truelle / Praxitèle / nouvelle féminine, classiqueg boueux / dieux masculine, classiqueh s'ouvrir / sortir masculine, classiquei grincé / blessé masculine, classiquej encore / colore féminine, classiquek versé / pieds / sentiers masculine, classiquea chose / pose / rose féminine, classiquec mère / matière féminine, classiqued accompli / l'oubli masculine, classiquee amère / lapidaire féminine, classiquef façon / maçon masculine, classiqueg vulgaire / terre féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

195 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies nouvelles, Paris, Texte établi par Maurice Allem, Paris, Garnier Frères, 1967, publié par les éditions Classiques Garnier, 1967· numérisation Enclitt· Sources