Poésies posthumes, 1857
Complainte…
HISTORIQUE ET VÉRITABLE SUR LE FAMEUX DUEL QUI A EU LIEU ENTRE PLUSIEURS HOMMES DE PLUME TRÈS INCONNUS DANS PARIS, A L’OCCASION D’UN LIVRE DONT IL A ÉTÉ BEAUCOUP PARLÉ DE DIFFÉRENTES MANIÈRES, AINSI QU’IL EST RELATÉ DANS LA PRÉSENTE COMPLAINTE
(AIR DE LA : Complainte du maréchal de Saxe.)
Monsieur Capot de FeuillideAyant insulté LéliaMonsieur Planche, ce jour-là,S’éveilla fort intrépide,Et fit preuve de valeurEntre midi et une heur !
Il écrivit une lettre,Dans un français très correct,Se plaignant que, sans respect,On osât le meconnaître ;Et, plein d’indignationIl passa son pantalon.
Buloz, dedans sa chambrette,Sommeillait innocemment.Il s’éveille incontinent,Et bâille d’un air fort bête,Lorsque Planche entra soudain,Un vieux journal à la main.
Il avait trouvé en routeMonsieur Regnault tout crotté ;Après l’avoir consultéComme il n’y comprenait goutte,Il l’avait pris sous le bras,Pour se sortir d’embarras.
Ayant écouté l’affaire,Buloz dit : « En vérité,Ne soyez pas irritéSi je ne vous comprends guère ;C’est que j’ai l’esprit très lourd,Et que je suis un peu sourd. » !
Alors Planche, tout en nage,Leur dit : « C’est pourtant très clair ;A l’Europe littérair’On doute de mon courage ;Afin de le leur prouverJe suis venu vous trouver. » !
Ils allèrent chez LepagePour chercher des pistolets ;Mais on leur dit qu’il fallaitMettre cent écus en gage.Alors Buloz, prudemment,Dit : « Nous n’avons pas d’argent. » !
Ils prirent les Dames blanchesPour s’en aller à MeudonAcheter des mirlitons,Afin que Gustave PlanchePût faire baisser le tonA messieurs du Feuilleton !
L’ennemi se fit attendreJusqu’à trois heures un quart,Ce qui fut canulant, carBuloz brûlait de se rendreChez Madame DudevantQu’il aimait passionnément !
Enfin, dans un beau carrosse,Par deux beaux chevaux tiré,Feuillide parut, paréComme pour un jour de noce ;De plus, Lautour-Mézeray,Et deux petits pistolets.
Alors les témoins, tous quatreDevant donner le signal,Retardent l’instant fatalOù l’on allait voir combattreCes deux grands littérateurs,Qui faisaient frémir d’horreur !
Regnault regardait ses bottesSans pouvoir trouver un mot ;Fellide dit : « A propos,Je vais ôter ma culotteAfin d’être plus disposEt de n’être pas capot. » !
Buloz, s’asseyant par terre,Saisi d’un effroi mortel,S’écria : « Au nom du ciel,Mes amis, qu’allez-vous faire ?Que deviendra mon journal ?Je m’en vais me trouver mal. » !
« Messieurs, écoutez de grâce,Dit Regnault aux assistants ;Je ne suis pas éloquent,Mais, mettez-vous a ma place,Je crois que certainementNous sommes tous bons enfants.
Monsieur Planche a du courageEt monsieur Feuillide aussi ;Pour nous, nous sommes iciPour empêcher le carnage.Votre journal est charmant,Le nôtre pareillement.
Vous avez raison entière,Et nous, nous n’avons pas tort,Vous ne craignez pas la mortEt nous ne la craignons guère.Je crois, sans vous offenser,Qu’il est temps de s’embrasser. » !
« Messieurs, c’est épouvantable »,Leur dit Buloz tout suant,« George Sand, assurément,Est une femme agréableEt pleine d’honnêtetéCar elle m’a résisté ! » !
« Messieurs, ce n’est pas pour elle,Dit Planche, que je me bats,J’ai ma raison pour cela ;Je ne sais pas trop laquelle ;Si je me bats c’est pour moi,Je ne sais pas trop pourquoi. » !
Buloz qui chargeait les armesAvec du plomb à lapin,Le prit alors sur son sein,Et le baigna de ses larmesEn lui disant : Mon enfant,Vous êtes trop véhément.
Feuillide le gigantesqueLui dit : « Monsieur, s’il vous plait,Donnez-moi mon pistolet ;Tous ces discours là me vesque,Je ne viens pas de si loinPour voir pleurer les témoins. » !
Les combattants en présenceFirent feu des quatre pieds.Planche tira le premier,A cent toises de distance ;Feuillide, comme un éclair,Riposta, cent pieds en l’air.
« Cessez cette boucherie »,Crièrent les assistants,« C’est assez répandre un sangPrécieux à la patrie ;Planche a lavé son affrontPar sa détonation. » !
Dedans les bras de FeuillidePlanche s’élance à l’instant,Et lui dit en sanglotant :« Nous sommes deux intrépides,Je suis satisfait vraiment,Vous aussi probablement. » !
Alors ils se séparèrentEt depuis ce jour fameux,Ils vécurent très heureux ;Et c’est de cette manièreQu’on a enfin reconnuDe George Sand la vertu.
Versification
- Forme
- 24 sizains (strophes variées)
- Rimes
- 20(abbacc) 4(abbabb)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 24 sizains
- Mots à la rime
- a Feuillide / intrépide féminine, classiqueb Lélia / jour-là masculine, classiquec valeur / heur masculine, classiquea lettre / meconnaître féminine, classiqueb correct / respect masculine, classiquec d’indignation / pantalon masculine, classiquea chambrette / bête féminine, classiqueb innocemment / incontinent masculine, classiquec soudain / main masculine, classiquea route / goutte féminine, classiqueb crotté / consulté masculine, classiquec bras / d’embarras masculine, classiquea l’affaire / guère féminine, classiqueb vérité / irrité masculine, classiquec lourd / sourd masculine, classiquea nage / courage féminine, classiqueb clair / littérair masculine, classiquec prouver / trouver masculine, classiquea Lepage / gage féminine, classiqueb pistolets / fallait masculine, non classiquec prudemment / d’argent masculine, classiquea blanches / Planche féminine, non classiqueb Meudon / mirlitons masculine, non classiquec ton / Feuilleton masculine, classiquea attendre / rendre féminine, classiqueb quart / car masculine, non classiquec Dudevant / passionnément masculine, classiquea carrosse / noce féminine, classiqueb tiré / paré masculine, classiquec Lautour-Mézeray / pistolets masculine, non classiquea quatre / combattre féminine, classiqueb signal / fatal masculine, classiquec littérateurs / d’horreur masculine, non classiquea bottes / culotte féminine, non classiqueb mot / propos masculine, non classiquec dispos / capot masculine, non classiquea terre / faire féminine, classiqueb mortel / ciel masculine, classiquec journal / mal masculine, classiquea grâce / place féminine, classiqueb assistants / éloquent masculine, non classiquec certainement / enfants masculine, non classiquea courage / carnage féminine, classiqueb aussi / ici masculine, classiquec charmant / pareillement masculine, classiquea entière / guère féminine, classiqueb tort / mort masculine, classiquec offenser / s’embrasser masculine, classiquea épouvantable / agréable féminine, classiqueb suant / assurément masculine, classiquec d’honnêteté / résisté masculine, classiquea elle / laquelle féminine, classiqueb bats / cela masculine, non classiquec moi / pourquoi masculine, classiquea armes / larmes féminine, classiqueb lapin / sein masculine, classiquec enfant / véhément masculine, classiquea gigantesque / vesque féminine, classiqueb plait / pistolet masculine, classiquec loin / témoins masculine, non classiquea présence / distance féminine, classiqueb pieds / premier masculine, non classiquec éclair / l’air masculine, classiquea boucherie / patrie féminine, classiqueb assistants / sang masculine, non classiquec affront / détonation masculine, non classiquea Feuillide / intrépides féminine, non classiqueb l’instant / sanglotant masculine, classiquec vraiment / probablement masculine, classiquea séparèrent / manière féminine, non classiqueb fameux / heureux masculine, classiquec reconnu / vertu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 1.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
144 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,Paris, 1951· numérisation poesies.net· Sources