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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies posthumes, 1857

Revue romantique

Alfred de Musset· quatrains, alexandrins surtout, 54 vers

Heureux l’homme au cœur pur‖ qui peut,lorsqu’il se couche,S’endormir sans Janin,‖ sans Pyat et sans Gozlan !Qui contemple du port‖ les phrases de LatoucheEt les bons mots de Roqueplan !

Qui lit Charles Nodier‖ sans comprendre une ligne,Qui respecte Ballanche‖ et qui ne l’ouvre pas,Et qui ne pêche point‖ une idée à la ligne,Dans ce fleuve d’oubli‖ qu’on nomme les Débats !

Qui ne se doute point‖ du nom de Lacordaire !Qui laisserait plutôt‖ guillotiner AmpèreQue d’aller voir Bocage,‖ exalté par Dumas,Nasiller l’adultère‖ en se tordant les bras !

Qui ne sait pas les goûts‖ de Monsieur de Custine,Qui laisse George Sand‖ au fond de sa cuisine,Ascétiser son siècle‖ une broche à la main !Qui ne s’étonne pas‖ lorsque Gustave PlanchePour aller voir Gérard‖ met sa chemise blanche,Et qui voit sans pâlir‖ Béquet cuver son vin !…

Heureux l’homme innocent‖ qui ripaille et qui fumeLorsque Victor Hugo‖ fait sonner dans la brume,Les quatre pieds fourchus‖ du cheval éreintéQui le porte en famille‖ à l’immortalité !

Heureux qui de Musset‖ n’a pas vu la coiffureEt ses grands éperons‖ qui n’éperonnent rien,Bienheureuse surtout‖ qui dans une onde pureNe l’a pas vu plonger‖ son torse herculéen.

Heureux celui qui dort‖ quand Prosper MériméeUn genou dans ses mains,‖ absorbant sa fumée,Mord, d’un air byronien,‖ son cigare en papierEt, du fond caverneux‖ de son col de chemise,Décoche en soupirant‖ l’anecdote conciseDont le trait satanique‖ égaye le foyer !

Heureux qui, dans le vague,‖ où Sénancour barboteS’inquiète aussi peu‖ du sens de ses écrits,Que de ce qu’il pensait‖ en ôtant sa culotteSur l’herbe courte du Titlis !

Heureux qui n’a pas vu‖ le pensif Sainte-Beuve,Pour son cœur dévoyé‖ cherchant une âme sœur,Durant les soirs d’été‖ répandre, comme un fleuve,Ses mystiques sermons‖ et sa molle sueur.

Heureux qui n’a pas vu‖ Balzac le drôlatiqueLire, en bavant partout,‖ la Femme de trente ansEt, tout ébouriffé‖ de sa verve lubrique,De romans inconnus‖ foirant une fabrique,Cracher, au trait final,‖ ses trois dernières dents !

Heureux qui n’a pas vu,‖ le soir, dans la coulisse,Errer sur les débris‖ d’un proverbe tombéLe pâle de Vigny,‖ vieux cygne en pain d’épice,Promenant son œil sombre‖ et ses bons mots d’abbé !

Heureux l’homme robuste‖ à la narine austèreQui peut avec Buloz‖ causer une heure entière,Sans faire un haut le corps‖ et se boucher le nez !Celui-là peut sur lui‖ voir tomber le tonnerre,Et descendre sans peur‖ dans les commodités !

1833 ou 1834.

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
6(abab) 2(aabb) 2(aabccb) 1(abaab) 1(aabab)
Mètre
Alexandrins surtout (52 de 12, 2 de 8)· profil 8, 6+6
Strophes
8 quatrains, 2 sizains, 2 quintils
Mots à la rime
a couche / Latouche féminine, classiqueb Gozlan / Roqueplan masculine, classiquea ligne féminine, classiqueb pas / Débats masculine, classiquea Lacordaire / Ampère féminine, classiqueb Dumas / bras masculine, classiquea Custine / cuisine féminine, classiqueb main / vin masculine, classiquec Planche / blanche féminine, classiquea fume / brume féminine, classiqueb éreinté / l’immortalité masculine, classiquea coiffure / pure féminine, classiqueb rien / herculéen masculine, classiquea Mérimée / fumée féminine, classiqueb papier / foyer masculine, classiquec chemise / concise féminine, classiquea barbote / culotte féminine, classiqueb écrits / Titlis masculine, classiquea Sainte-Beuve / fleuve féminine, classiqueb sœur / sueur masculine, classiquea drôlatique / lubrique / fabrique féminine, classiqueb ans / dents masculine, classiquea coulisse / d’épice féminine, classiqueb tombé / d’abbé masculine, classiquea austère / entière / tonnerre féminine, classiqueb nez / commodités masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.4· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

54 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard,Paris, 1951· numérisation poesies.net· Sources