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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes (poésies), 1826‑1846· Fragments de Faust

Dernière scène

FAUST, MARGUERITE, MÉPHISTOPHÉLÈS.

Gérard de Nerval· 116 vers

Marguerite est endormie dans sa prison ; Faust entre guidé par Méphistophélès, qui reste à la porte pour l’attendre.

Dans ce séjour d’effroi souffre celle que j’aime,Et c’est moi qui sur elle attirai l’anathème.Tout son crime pourtant fut une douce erreur :Je tremble d’approcher… Un sentiment d’horreur.Oh ! ne balançons plus ; hâtons sa délivrance !Chaque instant de retard ajoute à sa souffrance.Marguerite !

On m’appelle. Il faut déjà mourir.Déjà !

Rassure-toi : je viens te secourir.

Prends pitié de mon sort si ton cœur est sensible.Hélas ! je suis si jeune, et la mort est terrible :J’ai passé d’heureux jours…, ils sont loin maintenant ;J’ai vu tout mon bonheur fuir avec mon amant.Car j’étais belle aussi, c’est ce qui m’a perdue ;Ma guirlande de fleurs s’est flétrie et rom pue ;Je vois que tout cela n’est que songe, qu’erreur.

Faust vent détacher ses chaînes.

Mais pourquoi me saisir avec cette fureur ?Que t’ai-je fait ? Pourquoi vouloir agir en maître ?Je ne te connais point. ni ne veux te connaître.

Doucement ! tes gardiens veut s’éveiller au bruit.

Eh bien, laisse-moi seule. A peine il est minuit ;Je voudrais reposer au moins jusqu’à l’aurore.Demain, pour mon supplice, il sera temps encore.

Ciel ! comment l’arracher à cet égarement ?

Haut.

Je viens briser tes fers ; c’est moi, c’est ton amant,Je te supplie…

Il se jette à ses pieds.

Oh ! oui, prions les saints ensemble ;Que, pour nous protéger, notre voix les rassemble ;Qu’ils chassent les démons par des signes sacrés !…Car, près de cette porte, au bas de ces degrés,Je les vois !… Entends-tu de l’infernal empireEt les cris de souffrance et l’effroyable rire ?Il nous attend, il s’ouvre… Ah ! la terre a frémi !…

Marguerite !

C’était la voix de mon ami !A son accent si doux, ah ! je l’ai reconnue ;Elle s’est fait entendre à mon âme éperdue ;Au milieu de ces cris qui me glacent d’effroi.Il ne peut être loin !

Marguerite, c’est moi !

C’est toi… Mais je m’abuse.

Elle le touche.

Oh non ! j’en suis certaine :C’est toi ! plus de prison ! plus de maux ! plus de chaîne !Tu viens me délivrer ? Eh bien, je suis tes pas.Mais je suis faible encor… soutiens-moi de ton bras.Ah ! nous sommes sauvés ! A la fin je respire ;A notre liberté tout me semble sourire.Dieu ! que de souvenirs dans ces champs, dans ces bois !Tiens, ici, je te vis pour la première fois.Là, mes aveux naïfs ont payé ta tendresse ;Là, tu reçus hier ma première caresse.

Viens, échappe à la mort, quitte ces lieux !

Pourquoi,Mon ami ? j’aime tant à rester avec toi !

Elle veut l’embrasser.

Au nom de cet amour, hâte-toi de me suivre,Ou ton refus tous deux au supplice nous livre.Hâte-toi !

Dieu ! ta main semble me repousser ;Ta bouche, comme hier, ne sait plus m’embrasser :Dis-moi quel changement, quelles peines secrètesRendent tes baisers froids et tes lèvres muettes.Que vois-je ? Tu voudrais t’arracher de mes bras.Qui m’a ravi ton cœur ?… Tu ne me réponds pas !

Peux-tu douter de moi ? Tu m’es toujours plus chère ;Mais viens, fais quelques pas, c’est ma seule prière.

Tu détaches mes fers, tu t’approches de moi,O Faust ! à mon aspect ne sens-tu pas d’effroi ?Sais-tu ce que je sens ?

Viens, la nuit est moins sombre.

Vois le long de ces murs se dessiner une ombre..C’est celle de ma mère : ah ! mon bras criminelFit prendre à sa faiblesse un breuvage mortel !

Elle passe sa main sur ses yeux.

Chassons ce souvenir de mon âme flétrie.Mon ami, donne-moi ta main, ta main chérie..Contre mon cœur ! Que vois-je ? elle est humide, ô Dieu !…Ah ! je sais : c’est du sang. un sang bien précieux.

Laisse là le passé, le passé que j’abhorre ;Tu me ferais mourir.

Non, tu dois vivre encore.

J’attends de ton amour un service nouveau.Car, sans toi, qui voudrait m’élever un tombeau ?Deux autres sont encor confiés à ton zèle :Dans le premier ma mère, et mon frère auprès d’elle ;Moi, quelques pas plus loin, personne auprès de moi.Ah ! j’espérais un jour reposer avec toi,Mais c’eût été trop doux ; je n’y dois plus prétendre.

Tu m’aimes ! à mes vœux pourquoi ne pas te rendre ?Viens !

Dehors ?

A la vie.

Oh non ! c’est au trépas ;La justice divine y veille sur mes pas,Et même en ce moment. quel bruit !… je crois entendre.Sur la place déjà la foule vient m’attendre ;La cloche de la mort a trois fois résonné,Pour mon triste départ le signal est donné.On me bande les yeux….., et, pour faveur dernière,Au pied de l’échafaud j’achève ma prière.M’y voici : c’en est fait !… la hache…, le bourreau !…Ah ! le monde est déjà muet comme un tombeau !

Ciel ! pourquoi suis-je né ?

Voici déjà l’aurore ;Cessez de vains retards qui vous perdraient encore.

Que vois-je ? Loin d’ici ! c’est l’ennemi de Dieu !C’est moi qu’il veut ravir. ; chassez-le du saint lieu !Quand il parle, ô terreur ! ses lèvres convulsivesVomissent tout l’enfer.

Viens, il faut que tu vives !

Non

Il faut surmonter un puéril effroi.

O justice de Dieu ! je m’abandonne à toi !

Viens ! viens ! ou je te livre à la mort avec elle !

Mon Dieu ! je t’appartiens ; anges, troupe immortelle,Sauvez-moi de l’enfer, combattez la fureur !

La cloche funèbre sonne ; des soldats entrent et l’entraînent au supplice.

Faust ! je subis mon sort ; le tien. me fait horreur !

116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Michel Lévy frères, 1877· numérisation gallica.fr· Sources