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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions

Cantique

Anna de Noailles· strophes variées, alexandrins, 115 vers

«Amphore de Cécrops, verse ta rosée bachique !»(Anthologie grecque.)

Mon amour, je ne puis‖ t'aimer : le jour éclateComme un blanc incendie,‖ au mont des aromates !Le gazon, telle une eau,‖ fraîchit au fond des bois :Un délire sacré‖ m'entraîne loin de toi.— Cette odeur de soleil‖ étreignant la prairie,Ce doux hameau, cuisant‖ comme une poterie,Avec ses toits de brique,‖ ardents, pourpres, poreux,Et le calme palmier‖ de Bethléem près d'eux,Cette abeille qui danse,‖ ivre, imprudente et brave,Dans les bleus diamants‖ de la chaleur suave,Me font un corps céleste,‖ aux dieux appareillé !— L'aigu soleil extrait‖ des fentes du laurier,Des étangs sommeillants‖ où le serpent vient boire,Une opaque senteur‖ qui semble verte et noire.L'été, de tous côtés‖ sur le temps refermé,Noie de lueurs l'azur,‖ étale et parfumé ;La montagne bleuâtre‖ a l'aspect héroïqueDu bouclier d'Achille‖ et des guerriers puniques,Et je me sens pareille‖ à quelque aigle hardiDont le vol palpitant‖ touche des paradis !Mais je ne puis t’aimer !— Étincelants atomes,Jardins voluptueux,‖ confitures d'aromes,Baisers dissous, coulant‖ dans les airs qui défaillent,Chaude ivresse en suspens,‖ lumière qui tressaille,Navires au lointain‖ se détachant du port,Promettant plus d'espoir‖ que la gloire et que l'or,Dont le pont clair est comme‖ un pays sans rivage,Ressemblant au désir,‖ ressemblant au nuage,Et dont les sifflements‖ et la sourde vapeurDispensent un diffus‖ et sensuel bonheur !…— O sifflets des vaisseaux,‖ mugissements languides,Nostalgiques appels‖ vers les îles torrides,Sourde voix du taureau,‖ plein d'ardeur et d'ennui,A qui Pasiphaé‖ répondait dans la nuit !…— Non, je ne puis t'aimer,‖ tu le sens ; les dieux mêmesSont venus vers mon cœur‖ afin que je les aime ;Laisse-moi diriger‖ mes pas dansants et sûrsVers mes frères divins‖ qui règnent dans l'azur !— Mais toi, lorsque le soir‖ répandra de son urneL'ardeur mélancolique‖ et les cendres nocturnes,Lorsqu'on verra languir‖ l'air et l'arbre étonnés,Lorsque tout l'Univers‖ viendra se confinerAu cercle étroit du cœur ;‖ quand, dans l'ombre qui mouille,On entendra le chant‖ acharné des grenouillesQuand tout sera furtif,‖ secret, mystérieux,O mon ami, rends-moi‖ le soleil de tes yeux !Plus beaux que la clarté,‖ plus sûrs, plus saisissables,Nous goûterons ensemble‖ un bonheur misérable.Tes deux bras s'ouvriront‖ comme des routes d'orOù mes rêves courront‖ sans halte et sans effort ;La douce ombre que fait‖ ton menton sur ta gorgeSera comme un pigeon‖ traversant un champ d'orge ;Je verrai dans tes yeux‖ profonds et fortunésTout ce que l'Univers‖ n'a pas pu me donner :O grain d'encens par qui‖ l'on goûte l'Arabie !Étroit sachet humain‖ où je touche et déplieDes parfums, des pays,‖ des temps, des avenirs,Plus que mon vaste cœur‖ ne peut en contenir !…

— Ainsi, qu'avais-je fait‖ pendant cette journée ?J'étais ivre, j'étais‖ éblouie ! Étonnée,Je parlais à travers‖ les siècles transparentsAux bergers grecs, chantant‖ sur le bord des torrents.La jeunesse, l'immense,‖ aveuglante jeunesseMe leurrait de sa longue,‖ expectante paresse,Et je ne pensais pas‖ qu'il faut, pour être heureux,Être comme un troupeau‖ attendri et peureuxQui, lorsque naît la nuit‖ provocante et bleuâtre,Se range sous la main‖ et sous la voix du pâtre.— Mais le jour chancelant‖ a quitté l'horizon.Un doux soupir entr'ouvre‖ et creuse les maisons,Voici la nuit : l'air fuit,‖ pressé, glissant, agile,Esclave libéré‖ qui rejoint son asile.Deux ormeaux délicats,‖ sous les brises penchants,Sont deux syrinx feuillues‖ d'où s'élancent des chants.La lune plie au poids‖ des nuages de jade,Comme un rocher poli‖ sent bondir les dorades.Nous sommes seuls ; le soir‖ semble nous engloutir.J'ai besoin d'un vivant,‖ d'un constant avenir !Retiens par ta multiple‖ et claire exubéranceMon âme qu'attiraient‖ l'espace et le silence ;J'ai besoin de ton souffle‖ humain, qui dit : « Je suisLe compagnon sensible‖ et mortel qui te suitSur la route incertaine,‖ et, plus tard, dans la terreOù tu seras poussière,‖ oubli, ombre et poussière.Je suis ton âme ailée,‖ et ce qui resteraDe toi, lorsque tes yeux,‖ tes lèvres et tes bras,Dont tu fis une aurore,‖ une lyre, une épée,Seront aussi oisifs‖ que des branches coupées… »

Ainsi me parlera‖ la voix de cet ami.Alors, malgré l'élan‖ de mon cœur insoumis,Portant dans mon esprit‖ plus d'éclairs, de vertigeQue la fougère n'a‖ de pollen sur sa tige,Que dans sa profondeur‖ et sa nappe la merN'a de scintillements‖ argentés et amers,Je fermerai sur toi,‖ créé à mon image,Le cercle de mon rêve,‖ où l'étoile des MagesVers quelque nouveau dieu‖ me conduisait toujours.J'étais comme un prophète‖ éveillé sur les tours,Et qui, s'émerveillant‖ d'avoir compris les causesQue l'obscur Univers‖ à son esprit propose,Appelle avec une ivre‖ et sacrilège ardeurPlus d'astres, de secrets,‖ d'orage et de douleur !— Mais ces ambitions‖ d'une âme insatiable,Sont un désert, gonflé‖ de tempête et de sable.Je préfère à ce faste,‖ à ces âpres transports,La douceur de ton âme‖ alliée à ton corps,Ces moments infinis,‖ concentrés, chauds et tristesOù mon cœur, par le tien,‖ reconnaît qu'il existe,Où, lorsque le désir‖ avide et violentSe dilue en un rêve‖ harassé, grave et lentPar qui l'âme est soudain‖ comblée et raffermie,Je sens, — ô mon ami‖ ailé, suave, humain,Ton visage pensif‖ enfoncer dans ma mainSon odeur de nuée‖ et de rose endormie…

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
55[aa] 1[abba]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a éclate / aromates féminine, non classiqueb bois / toi masculine, non classiquec prairie / poterie féminine, classiqued poreux / d'eux masculine, classiquee brave / suave féminine, classiquef appareillé / laurier masculine, non classiqueg boire / noire féminine, classiqueh refermé / parfumé masculine, classiquei héroïque / puniques féminine, non classiquej hardi / paradis masculine, non classiquek t’aimer / atomes / d'aromes féminine, classiquel défaillent / tressaille féminine, non classiquem port / l'or masculine, non classiquen rivage / nuage féminine, classiqueo vapeur / bonheur masculine, classiquep languides / torrides féminine, classiqueq d'ennui / nuit masculine, non classiquer mêmes / aime féminine, non classiques sûrs / l'azur masculine, non classiquet urne / nocturnes féminine, non classiqueu étonnés / confiner masculine, non classiquev mouille / grenouilles féminine, non classiquew mystérieux / yeux masculine, classiquex saisissables / misérable féminine, non classiquey d'or / effort masculine, non classiquez gorge / d'orge féminine, classiquea fortunés / donner masculine, non classiqueb l'Arabie / déplie féminine, classiquec avenirs / contenir masculine, non classiquea journée / Étonnée féminine, classiqueb transparents / torrents masculine, classiquec jeunesse / paresse féminine, classiqued heureux / peureux masculine, classiquee bleuâtre / pâtre féminine, classiquef l'horizon / maisons masculine, non classiqueg agile / asile féminine, classiqueh penchants / chants masculine, classiquei jade / dorades féminine, non classiquej engloutir / avenir masculine, classiquek exubérance / silence féminine, classiquel suis / suit masculine, non classiquem terre / poussière féminine, classiquen restera / bras masculine, non classiqueo épée / coupées féminine, non classiquea ami / insoumis masculine, non classiqueb vertige / tige féminine, classiquec mer / amers masculine, non classiqued image / Mages féminine, non classiquee toujours / tours masculine, classiquef causes / propose féminine, non classiqueg ardeur / douleur masculine, classiqueh insatiable / sable féminine, classiquei transports / corps masculine, classiquej tristes / existe féminine, non classiquek violent / lent masculine, classiquel raffermie / endormie féminine, classiquem humain / main masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 2.4

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

115 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources