Les Vivants et les Morts, 1913· III Les élévations
Élévation
Je n'ai rien accepté‖ du séjour sur la terre,Jamais le sort humain‖ n'eut mon consentement ;J'ai langui, j'ai bondi,‖ nomade et solitaire,Des paradis de joie‖ aux enfers du tourment.
La vie en me touchant‖ a décuplé sa force :Pour mieux combler mon âme‖ et creuser mon émoi,L'espace, les soleils,‖ les pays, les écorcesSe joignaient à mon corps‖ et brûlaient avec moi !
Enfant, j'ai désiré‖ le sort, l'amour, la vieAvec l'arrachement‖ des fleuves vers la mer ;Je me retourne encor,‖ étonnée et ravie,Vers l'image que j'eus‖ d'un si tendre univers :
Que les jours se levaient‖ splendides dans ma joie !Quel torrent ascendant‖ de mon cœur vers les cieux !Mais l'orchestre s'est tu ;‖ la brume qui me noieM'entraîne mollement‖ aux lieux silencieux.
J'ai la sérénité‖ d'être sans espérance,Je ne souhaite rien,‖ j'ai pris congé de moi ;Ma force, mes désirs,‖ mes regrets, ma souffranceOnt fui comme le temps‖ laisse tomber les mois.
Mon cœur libre est ouvert‖ à tout écho sublime,Les fiers chevaux du Cid‖ y font sonner leurs pas ;J'étends, les yeux penchés‖ au-dessus des abîmes,Une main qui pardonne‖ et l'autre qui combat.
Je sais que l'héroïsme‖ est la suprême ivresse,Le mont où retentit‖ la trompette d'argent,Mais plus le bond est haut,‖ plus sûrement il blesse :Les esprits éblouis‖ sont les plus indigents.Je vois bien que tout fleuve‖ orgueilleux a sa rive,Que tout a sa mesure‖ et son empêchement,La chance aux yeux divins,‖ rapidement nous prive,Et quand le sombre amour‖ a pitié, c'est qu'il ment.
Je ne demande pas‖ à l'énigme du mondeQuel dieu favorisait‖ puis délaissait mon cœur,Ni quel fleuve d'amour,‖ en détournant ses ondes,A déposé chez moi‖ ce limon de langueur !
Hélas ! que tout nous fuit !‖ Comme tout nous rejette !Comme tout aboutit‖ à ce hideux reposQui de la terre fait‖ un immense squeletteOù les foules sans nombre‖ ont aligné leurs os !
— Et maintenant, debout‖ comme les astronomesDans les limpides nuits‖ d'Agra et de Philæ,Je contemple, au-dessus‖ des mondes et des hommes,Les signes infinis‖ de mon cœur étoilé !…
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 9(abab) 1(ababcbcb)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 9 quatrains, 1 huitain
- Mots à la rime
- a terre / solitaire féminine, classiqueb consentement / tourment masculine, classiquea force / écorces féminine, non classiqueb émoi / moi masculine, classiquea vie / ravie féminine, classiqueb mer / univers masculine, non classiquea joie / noie féminine, classiqueb cieux / silencieux masculine, classiquea espérance / souffrance féminine, classiqueb moi / mois masculine, non classiquea sublime / abîmes féminine, non classiqueb pas / combat masculine, non classiquea ivresse / blesse féminine, classiqueb d'argent / indigents masculine, non classiquec rive / prive féminine, classiqued empêchement / ment masculine, classiquea monde / ondes féminine, non classiqueb cœur / langueur masculine, classiquea rejette / squelette féminine, classiqueb repos / os masculine, classiquea astronomes / hommes féminine, classiqueb Philæ / étoilé masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 1.6
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources