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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats

L’enchantement de la Sicile

Anna de Noailles· strophes variées, alexandrins, 67 vers

Je suis ému comme le dauphin des mers qui,
au milieu des flots paisibles, se plaît au doux
son de la flûte.PINDARE.

Célestes horizons‖ où mollement oscilleLa bleuâtre chaleur‖ qui baigne la Sicile,Malgré nos froids hivers‖ et mes longs désespoirsJe n'ai rien oublié‖ de la douceur des soirs :Ni le dattier debout‖ sur son ombre étoilée,Ni la fontaine arabe,‖ au marbre soufre et noir,Qui fait gicler son eau‖ rigide et fuselée,Ni l'hôtel du rivage‖ aux teintes de safran,Ni la jaune mosquée‖ ombrageant ses glycines,Ni les vaisseaux, taillés‖ dans un bois odorant,Et qui passent, le soir,‖ sur la mer de Messine…— Ah ! comme je connais,‖ Palerme, ta splendeur,Le tropical jardin,‖ les caféiers en fleurs,Les sonores villas‖ par la chaleur usées,Et le bruit de satin‖ des pigeons du musée !Musée où je voyais‖ l'Arabie et ses ors,Ses pots de blanc mica,‖ ses légers miradorsImprégner de santal‖ l'air où sa paix infuse,Tandis que, tel un dieu‖ embrasé, fascinant,Qui darde sur les cœurs‖ son désir et sa ruse,Le grand bélier d'argent‖ du port de SyracuseAvait je ne sais quoi‖ d'avide et de tonnant…

Mettant sur mon regard‖ mes deux mains comme un masque,J'abordais la chaleur‖ de midi. Dans les vasques,Le pompeux papyrus‖ condensait sa fraîcheur.Une voiture avec‖ un baldaquin de toileMenait à Baïra,‖ dormant sur la hauteurParmi des ronciers blancs‖ et des chants de cigales,Comme un mauresque hospice‖ enduit d'un lait de chaux…Montréal et son cloître‖ ouvrait à l'azur chaudSa cuve où grésillaient‖ les bananiers d'Afrique.L'église, ruisselant‖ de fières mosaïques,Élançant ses piliers,‖ minces comme des mâts,Où l'or se suspendait‖ en lumineuses grappes,Ressemblait, par l'ardent‖ et monastique éclat,A vous, sainte brûlante,‖ ô Rose de Lima,Que l'on voit alanguie‖ auprès d'un jeune pape…

Des muletiers passaient‖ en bonnet espagnol ;La fleur de l'aloès‖ reflétait sur le solLe miracle étonné‖ d'un calice de braise.Des enfants transportaient‖ des paniers, où les fraisesBondissaient, retombaient,‖ se mouvaient, rouge essaim,Comme un jet d'eau pourpré‖ qui pique le bassin.Un marchand grec, coiffé‖ de noire cotonnade,Repoussait de ses cris‖ et de ses sombres mainsL'assourdissant troupeau‖ de hargneuses pintadesQui mordait son fardeau‖ et barrait le chemin ;Effronté, laissant voir‖ son torse nu qu'il cambre,Un jeune homme, allongé‖ sur le jaune talus,Regardait de ses yeux‖ scintillants et velusLe sublime soleil‖ abonder sur ses membresComme un flot de liqueur‖ coule d'un flacon d'ambre…L'horizon tressaillait‖ d'un vertige or et bleu.

— Et puis toujours, là-bas,‖ je voyais, pure et vaste,La mer au grand renom,‖ qui touche dans ses jeuxLes Cyclades, dormant‖ sur des vagues de feu,Le rivage d'Ulysse‖ et celui de Jocaste,L'herbe où des bergers grecs‖ préludaient deux par deux…— Et je songeais,-puissante,‖ éparse, solitaire, —Mêlée au temps sans bord‖ ainsi qu'aux éléments,Attirant vers mon cœur,‖ comme un étrange aimant,Tous les rêves flottant‖ sur l'amoureuse terre ;J'attendais je ne sais‖ quel grave et sûr plaisir…

Mais déçue aujourd'hui‖ par tout ce qu'on espère,Ayant tout vu sombrer,‖ ayant tout vu fléchir,O mon cœur sans repos‖ ni peur, je vous vénèreD'avoir tant désiré,‖ sachant qu'il faut mourir !

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
10[aa] 1[aabab] 3[abab] 2[abaab] 1[abbaa] 1[abacbc] 1[abba] 1[ababa]
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Mots à la rime
a oscille / Sicile féminine, classiqueb désespoirs / soirs / noir masculine, classiquec étoilée / fuselée féminine, classiqued safran / odorant masculine, non classiquee glycines / Messine féminine, non classiquef splendeur / fleurs masculine, non classiqueg usées / musée féminine, non classiqueh ors / miradors masculine, non classiquei infuse / ruse / Syracuse féminine, classiquej fascinant / tonnant masculine, classiquea masque / vasques féminine, classiqueb fraîcheur / hauteur masculine, classiquec toile / cigales féminine, non classiqued chaux / chaud masculine, classiquee d'Afrique / mosaïques féminine, non classiquef mâts / éclat / Lima masculine, non classiqueg grappes / pape féminine, non classiquea espagnol / sol masculine, non classiqueb braise / fraises féminine, non classiquec essaim / bassin masculine, non classiqued cotonnade / pintades féminine, classiquee mains / chemin masculine, non classiquef cambre / membres / d'ambre féminine, classiqueg talus / velus masculine, non classiqueh bleu / jeux masculine, non classiquea vaste / Jocaste féminine, non classiquec feu / deux masculine, classiqued solitaire / terre féminine, non classiquee éléments / aimant masculine, non classiquef plaisir / fléchir / mourir masculine, classiquea espère / vénère féminine, non classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 2.8

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

67 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources