Les Vivants et les Morts, 1913· III Les élévations
L’espace nocturne
«Zeus lui-même considérait la nuit
avec une crainte respectueuse.»
Qui pourrait déchiffrer‖ la nuit silencieuse ?Les Nombres sont en elle‖ éclatants et secrets,Comme un jour plus subtil,‖ sa blanchâtre veilleuseDispense la clarté‖ jusqu'aux sombres forêts…Sa douceur monotone‖ et sa couleur uniqueFont une lueur vaste,‖ absolue et sans bords.Comme un haut monument‖ éternel et mystique,Elle semble arrêtée‖ entre l'air et la mort.
— Que j'aime votre exacte,‖ uniforme lumière,Sans saillie et sans heurts,‖ sans flèche et sans élan,Où les noirs peupliers,‖ recueillis, indolents,Semblent, dans l'éther blanc,‖ de visibles prières !
— Nuit paisible, pareille‖ aux rochers des torrentsVous laissez émaner‖ des parfums froids et tristes,Et dans votre caveau,‖ pâle et grave, persisteL'âme des premiers temps,‖ et les esprits errants.
Est-ce un lointain rappel‖ des heures primitivesOù l'inquiet désir‖ se défiait du jour,Qui fait que nous aimons‖ votre lampe plaintive,Et qu'on se croit la nuit‖ plus proche de l'amour ?
— Vous êtes aujourd'hui‖ songeuse et solennelle,Nuit tombale où se meut‖ l'odeur d'un oranger ;Je veux tracer mon nom‖ sur votre blanche stèle,Et méditer en vous‖ avec un cœur figé.
Mais, hélas ! je ne peux‖ diminuer ma plainte,Je suis votre jet d'eau‖ murmurant, exalté,Mon cœur jaillit en vous,‖ épars et sans contrainte,Vaste comme un parfum‖ propagé par l'été !
Pourquoi donc, douce nuit‖ aux humains étrangère,M'avez-vous attirée‖ au seuil de vos secrets ?Votre muette paix,‖ massive et mensongère,N'entr'ouvre pas pour moi‖ ses brumeuses forêts.
Qu'y a-t-il de commun,‖ ô grande SulamiteNoire et belle, et toujours‖ buveuse de l'amour,Entre votre splendeur‖ étroite et sans limite,Et nous, que le temps presse‖ et quitte chaque jour ?
Pourquoi nous tentez-vous,‖ dormeuse de l'espace,Par votre calme main‖ apaisant notre sort ?Jamais l'homme ne peut‖ rester sur vos terrassesBien longtemps, à l'abri‖ du rêve et de l'effort,Puisque vivre c'est être‖ alarmé, plein d'angoisse,Menacé dans l'esprit,‖ menacé dans le corps,Luttant comme un soldat‖ sans arme et sans cuirasse,Puisqu'on naviguera‖ sans atteindre le port,Puisque après les transports‖ il faut d'autres transports,Puisque jamais le cœur‖ ne rompt ni ne se lasse,Et que, si l'on était‖ paisible, on serait mort…
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 8[abab] 2[abba] 1[ababcac]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a silencieuse / veilleuse féminine, classiqueb secrets / forêts masculine, classiquec unique / mystique féminine, classiqued bords / mort masculine, non classiquea lumière / prières féminine, non classiqueb élan / indolents masculine, non classiquea torrents / errants masculine, classiqueb tristes / persiste féminine, non classiquea primitives / plaintive féminine, non classiqueb jour / l'amour masculine, classiquea solennelle / stèle féminine, classiqueb oranger / figé masculine, non classiquea plainte / contrainte féminine, classiqueb exalté / l'été masculine, classiquea étrangère / mensongère féminine, classiquea Sulamite / limite féminine, classiqueb l'amour / jour masculine, classiquea l'espace / terrasses féminine, non classiqueb sort / l'effort masculine, classiquec d'angoisse / cuirasse / lasse féminine, classiqued corps / port masculine, non classiquee transports / mort masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 1.9
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
47 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources