Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions
La passion
Lorsque, semblable au vent‖ qui flagelle les monts,Notre esprit plein d'ardeur‖ indomptable et sublime,Bondit soudain plus haut‖ que d'invisibles cimes,Et descend jusqu'aux pieds‖ de ceux que nous aimons ;
Quand un front nous paraît‖ si chaud dans les ténèbres,Qu'enivrés des rayons‖ qui nous viennent de lui,Nous pourrions à jamais,‖ loin du jour qui reluit,Vivre contents parmi‖ des tentures funèbres,
Nous ne pouvons pas croire‖ à ces calmes moments,A ces froids lendemains,‖ monotones, paisibles,Qui reviennent toujours,‖ d'une marche insensible,Recouvrir la douleur‖ et les emportements.
Non, nous ne voulons pas,‖ ayant été la flammeDont le sommet s'arrache‖ et vole vers le ciel,Cesser d'être le lieu‖ du sacre essentielQui, d'un corps foudroyé,‖ fait une plus grande âme.
Nous voulons demeurer‖ ce Dieu crucifié,A qui, sous un ciel bas,‖ les avenirs répondent,Et qui, les pieds saignants‖ et pendants sur les mondes,A quelque immense espoir‖ s'est pourtant confié !
Non, nous ne voulons pas‖ renoncer à ces heuresOù, chargés de transmettre‖ et goûter l'infini,Nous sommes l'inconnu,‖ transfiguré, béni,Par qui la race éparse‖ et future demeure…
— Que tout vous soit soumis,‖ divine passion,Prenez les dieux, les morts,‖ les vertus, les victoires,Les instants radieux‖ ou blessés de l'histoire,Pour bâtir jusqu'aux cieux‖ vos réclamations !
Passion qu'un orchestre‖ invisible accompagne,Où, fondu comme l'or‖ bouillant dans les enfers,Le cœur liquide et chaud‖ dans un autre se perd,Comme l'eau du printemps‖ s'arrache des montagnes.
Candide passion,‖ dont l'unique remordsEst de ne pas tuer‖ ceux que tu favorises,Quand l'immobile ardeur‖ et les yeux qui se brisentOnt fait se ressembler‖ le désir et la mort…
Mais l'antique Nature,‖ indolente et lassée,Rêveuse sans vigueur‖ dont nous sommes issus,A chaque instant défait‖ l'étincelant tissuQue nos mains suspendaient‖ à sa gorge glacée.
Et l'on vit résistant,‖ révolté, gravissantL'échelle imaginaire‖ où frémissent les anges,Et toujours la Nature,‖ indécise, mélangeSa brume hostile et froide‖ à la splendeur du sang.
Et l'on s'efforce en vain,‖ jusqu'à ce que, malade,Redoutant sa rançon,‖ craintif, irrésolu,Le pauvre espoir humain,‖ enfin, ne puisse plusTenter fidèlement‖ l'intrépide escalade !
Et c'est sans doute ainsi‖ qu'un jour plus morne encor,A l'heure où dans la nuit‖ l'aube terne se lève,Sans désir, sans amour,‖ sans révolte et sans rêve,Les corps désabusés‖ consentent à la mort…
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abba)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a monts / aimons masculine, classiqueb sublime / cimes féminine, non classiquea ténèbres / funèbres féminine, classiqueb lui / reluit masculine, non classiquea moments / emportements masculine, classiqueb paisibles / insensible féminine, non classiquea flamme / âme féminine, classiqueb ciel / essentiel masculine, classiquea crucifié / confié masculine, classiqueb répondent / mondes féminine, non classiquea heures / demeure féminine, non classiqueb l'infini / béni masculine, classiquea passion / réclamations masculine, non classiqueb victoires / l'histoire féminine, non classiquea accompagne / montagnes féminine, non classiqueb enfers / perd masculine, non classiquea remords / mort masculine, non classiqueb favorises / brisent féminine, non classiquea lassée / glacée féminine, classiqueb issus / tissu masculine, non classiquea gravissant / sang masculine, non classiqueb anges / mélange féminine, non classiquea malade / escalade féminine, classiqueb irrésolu / plus masculine, non classiquea encor / mort masculine, non classiqueb lève / rêve féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.9· écart moyen à la rime classique 3.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources