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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions

Le chant du printemps

Anna de Noailles· quatrains, alexandrins, 73 vers

«O Moires infinies, déesses aériennes, dispensatrices
universelles, nécessairement infligées aux mortels !»(Hymnes Orphiques.)

Le silence et les bruits,‖ soudain, dans l'air humideOnt ce soir un accent‖ plus vaste et plus ardent ;Sur le vent aminci‖ Février fuit, rapide,Quelqu'un revient, je sens‖ qu'il vient, c'est le Printemps !

Hôte mystérieux,‖ il est là sous la terre,Il est près du branchage‖ éploré des forêts,Il monte, il s'est risqué,‖ il ne peut pas se taire,Et son premier frisson‖ répand tous ses secrets !

— Il passe, mais personne‖ encore sur la routeNe peut le soupçonner,‖ je regarde, j'écoute :

— Oui, je t'ai reconnu,‖ sublime Dépouillé !Sordide vagabond‖ sans fleurs et sans feuillage,Qui rampes, et répands‖ sur les chemins mouillésCette clarté pensive‖ et ces poignants présages !

Oui, je t'ai reconnu,‖ ton souffle est devant toiComme un tiède horizon‖ où flotteront les graines ;Le silence attentif‖ et fourmillant des boisS'emplit furtivement‖ de ta languide haleine.

Oui, je t'ai reconnu‖ à ce trouble du cœurQui arrête ma vie‖ et la rend palpitante,Je suis la chasseresse‖ ayant surpris l'odeurDe la jeune antilope‖ étourdie et courante !

— Ah ! qui me tromperait,‖ Printemps terrible et doux,Sur ton subtil arome‖ et sur ta ressemblance,Je sais ton nom secret‖ que les lis et les loupsProclameront la nuit‖ dans le puissant silence !

Je sais ton nom profond,‖ chuchoté, recouvert,Mystérieux, sournois,‖ débordant, formidable,Qui fait tressaillir l'eau,‖ les écorces, les airs,Et germer jusqu'aux cieux‖ la cendre impérissable !

C'est toi l'Éros des Grecs,‖ au rire frémissant,Le jeune homme à qui Pan,‖ sonore et frénétique,Enseigne un chant par qui‖ le flot phosphorescentRépond au long appel‖ des astres pathétiques !

C'est toi le renouveau,‖ toi par qui l'aujourd'huiEst différent d'hier‖ comme le jour de l'ombre ;Toi qui, d'un autre bord‖ où ton royaume luit,Fais retentir vers nous‖ des fanfares sans nombre.

Un ordre plus formel‖ que la soif, que la faim,Commande par ta voix‖ rapide, active, urgente,Et du fond des taillis‖ et des gouffres marinsMonte le chaud soupir‖ des bêtes émergeantes !

— Je te suivrai, Printemps,‖ malgré les maux constants,Je te suivrai, j'irai‖ sans défense et sans armesVers ce vague bonheur‖ qui brille au fond du tempsComme un fixe regard‖ irrité par les larmes !

Je te suivrai, malgré‖ le souvenir des morts,Malgré tous les vivants‖ engloutis dans mon âme,Malgré mon cœur qui n'est‖ qu'un gémissant effort,Malgré mon fier esprit‖ qui résiste et me blâme.

— Mais quoi ! ce n'est donc pas‖ le neuf et frais bonheurQui ce soir me tentait‖ par son doux sortilège ?Ces espoirs, ces souhaits,‖ ces regrets, ces langueurs,Hélas ! c'est le passé,‖ beau comme un long arpège ;

Hélas ! c'est le passé,‖ ce courage ingénu,Ce sublime désir‖ de mourir et de vivreQue ma jeunesse avait‖ quand je vous ai connu,Vous, qui fûtes la page‖ insigne dans le livre !

Hélas ! c'est le passé,‖ ce parfum dans le vent,Cet émoi dans les airs,‖ ces grelots des voitures,Cet orgueilleux besoin‖ d'être encor plus vivant,Et de recommencer,‖ puisqu'hélas ! rien ne dure !

Ainsi je me croyais‖ mêlée au renouveau,Je ne suis que l'ardente‖ et grave prisonnièreQui sur ses poignets las‖ sent le poids des anneaux,Qui pleure sur la route‖ et regarde en arrière !

Hélas ! c'est le passé‖ que je cherche toujours,C'est vers lui que j'allais !‖ Comme s'il est possibleDe retrouver le sacre‖ unique de l'amour,Et d'aborder encore‖ à cette île sensibleQui, désormais, n'a plus‖ de barques alentour,Et luit sur l'onde comme‖ un roc inaccessibleOù des archers courants‖ nous ont choisis pour cible…

Versification

Forme
Quatrains
Rimes
16(abab) 1(aa) 1(ababacc)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
16 quatrains, 1 distique, 1 septain
Mots à la rime
a humide / rapide féminine, classiqueb ardent / Printemps masculine, non classiquea terre / taire féminine, classiqueb forêts / secrets masculine, classiquea route / j'écoute féminine, classiquea Dépouillé / mouillés masculine, non classiqueb feuillage / présages féminine, non classiquea toi / bois masculine, non classiqueb graines / haleine féminine, non classiquea cœur / l'odeur masculine, classiqueb palpitante / courante féminine, classiquea doux / loups masculine, classiqueb ressemblance / silence féminine, classiquea recouvert / airs masculine, non classiqueb formidable / impérissable féminine, classiquea frémissant / phosphorescent masculine, classiqueb frénétique / pathétiques féminine, non classiquea l'aujourd'hui / luit masculine, non classiqueb l'ombre / nombre féminine, classiquea faim / marins masculine, non classiqueb urgente / émergeantes féminine, non classiquea constants / temps masculine, classiqueb armes / larmes féminine, classiquea morts / effort masculine, non classiqueb âme / blâme féminine, classiquea bonheur / langueurs masculine, non classiqueb sortilège / arpège féminine, classiquea ingénu / connu masculine, classiqueb vivre / livre féminine, classiquea vent / vivant masculine, classiqueb voitures / dure féminine, non classiquea renouveau / anneaux masculine, non classiqueb prisonnière / arrière féminine, classiquea toujours / l'amour / alentour masculine, non classiqueb possible / sensible féminine, classiquec inaccessible / cible féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 2.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

73 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources