Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions
Le monde intérieur
«Car l’exceptionnel, voilà ta tâche…»NIETZSCHE.
Il est des jours encor,‖ où, malgré la sagesse,Malgré le vœu prudent‖ de rétrécir mon cœur,Je m'élance, l'esprit‖ gonflé de hardiesse,Dans l'attirant espace‖ inondé de bonheur !
Je regarde au lointain‖ les arbres, les verduresRetenir le soleil‖ ou le laisser couler,Et former ces aspects‖ de calme ou d'aventuresQui bercent le désir‖ sur un branchage ailé !
Mais quand je tente encor‖ ces célestes conquêtes,Cette ivre invasion‖ dans le divin azur,J'entends de toutes parts‖ la nature inquiète,Me dire : « Tu n'as plus‖ ton vol puissant et sûr.
« Tu es sans foi ; va-t'en‖ vers les corps, vers les âmes,Rien de nous ne peut plus‖ se mêler à ton cœur.Tu n'es plus cette enfant,‖ libre comme la flamme,Qui montait comme un jet‖ de bourgeons et d'odeurs !
« Nous fûmes ta maison,‖ ta paix et ton refuge,Tu n'avais pas, alors,‖ connu le mal humain,Mais tes pleurs effrénés,‖ plus forts que le déluge,Ont détruit nos moissons‖ et troublé nos chemins.
« Nous ne serions pour toi‖ qu'un décor taciturneQui te fut sans secours‖ dans d'insignes douleurs ;Fuis l'aube vaporeuse‖ et l'étoile nocturne,Ton désir s'est voué‖ au monde intérieur !
« L'aurore, les matins,‖ les brises, les feuillages,Les cieux, frais et bombés‖ comme un cloître vivant,Les cieux qui, même alors‖ que l'été les ravage,Contiennent la splendeur‖ immobile des vents,
« Tu les verras au bord‖ des visages qui rêvent,Où la pâleur ressemble‖ à des soleils couchants,Au fond des yeux, tremblants‖ comme un lac où se lèveL'orchestre des flots bleus,‖ des rames et des chants !
« Tu les recueilleras‖ au creux des mains ouvertesOù coule en fusion‖ l'or de la volupté,Il n'est pas d'autre azur,‖ ni d'autres forêts vertesQue ces embrasements‖ plus fauves que l'été !
« L'amour qui me ressemble‖ et qui n'a pas de rivesTe rendra ces transports,‖ ces transes, ces clartés,Ces changeantes saisons,‖ riantes ou plaintives,Qui t'avaient attachée‖ à notre immensité. »
— Et je me sens alors‖ hors du monde, infidèle,Étrangère aux splendeurs‖ des prés délicieux,Où le feuillage uni‖ et nuancé rappelleLa multiplicité‖ du regard dans les yeux.
Et je reviens à vous,‖ ardente et monastique,O Méditation,‖ Archange audacieux,Ville haute et sans borne,‖ éparse et sans portique,Où mon cœur violent‖ a le pouvoir de Dieu !…
Versification
- Forme
- 12 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 12(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 12 quatrains
- Mots à la rime
- a sagesse / hardiesse féminine, classiqueb cœur / bonheur masculine, classiquea verdures / d'aventures féminine, classiqueb couler / ailé masculine, non classiquea conquêtes / inquiète féminine, non classiqueb azur / sûr masculine, classiquea âmes / flamme féminine, non classiqueb cœur / d'odeurs masculine, non classiquea refuge / déluge féminine, classiqueb humain / chemins masculine, non classiquea taciturne / nocturne féminine, classiqueb douleurs / intérieur masculine, non classiquea feuillages / ravage féminine, non classiqueb vivant / vents masculine, non classiquea rêvent / lève féminine, non classiqueb couchants / chants masculine, classiquea ouvertes / vertes féminine, classiqueb volupté / l'été masculine, classiquea rives / plaintives féminine, classiqueb clartés / immensité masculine, non classiquea infidèle / rappelle féminine, classiqueb délicieux / yeux masculine, classiquea monastique / portique féminine, classiqueb audacieux / Dieu masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 2.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
48 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources