Les Vivants et les Morts, 1913· II Les climats
Le printemps du Rhin
(STRASBOURG)
Le vent file ce soir,‖ sous un mol ciel d'airain,Comme un voilier sur l'Atlantique.On entend s'éveiller‖ le Printemps souverain,A la fois plaintif et bachique :
Un abondant parfum,‖ puissant, traînant et lasTriomphe et pourtant se lamente.Le saule a de soyeux‖ bourgeons de chinchillaÉpars sur la plaine dormante.
Un bouleversement‖ hardi, calme et sereinA rompu et soumis l'espace ;Les messages des bois‖ et l'effluve marinS'accostent dans le vent qui passe !
Comment s'est-il si vite‖ engouffré dans les bois,Ce dieu des sèves véhémentes ?Tout encore est si sec,‖ si nu, si mort de froid !— C'est l'invisible qui fermente !
Là-bas, comme un orage‖ aigu, accumulé,La flèche de la cathédraleAjoute le fardeau‖ de son sapin ailéA ce ciel qui défaille et râle.
— Et moi qui, d'un amour‖ si grave et si puissant,Contenais la rive et le fleuve,Je sens qu'un mal divin‖ veut détourner mon sangDe la tristesse où je m'abreuve ;
Je sens qu'une fureur‖ rôde aux franges des cieux,Se suspend, pèse et se balance.Le printemps vient ravir‖ nos rêves anxieux ;C'est la fougueuse insouciance !
C'est un désordre ardent,‖ téméraire, et si sûrDe sa tâche auguste et joyeuse,Que, comme une ivre armée‖ en fuite vers l'azur,Nous courons vers la nue heureuse.
Nous sommes entraînés‖ par toutes les vapeursQui tressaillent et qui consentent,Par les sonorités,‖ les secrets, les torpeurs,Par les odeurs réjouissantes !
— Mais non, vous n'êtes pas‖ l'universel Printemps,O saison humide et ployéeQue j'aspire ce soir,‖ que je touche et j'entends,Qui m'avez brisée et noyée !
Vous êtes le parfum‖ que j'ai toujours connu,Depuis ma stupeur enfantine ;La présence aux beaux pieds,‖ le regard ingénuDe ma chaude Vénus latine !
Vous êtes ce subit‖ joueur de tambourinA qui les montagnes répondent,Et dont le chant nombreux‖ anime sur le RhinLa vive effusion de l'onde !
Vous êtes le pollen‖ des hêtres et des lis,L'amoureuse et vaste espérance,Et les brûlants soupirs‖ que les nuits d'ÉleusisOnt légués à l'Ile-de-France !
C'est à moi que ce soir‖ vous livrez le secretDe votre grâce turbulente ;Les autres ne verront‖ que l'essor calme et fraisDe votre croissance si lente.
Les autres ne verront,‖-Alsace aux molles eauxQu'un zéphyr moite endort et creuse,Que vos étangs gisants,‖ qui frappent de roseauxVotre dignité langoureuse !
Les autres ne verront‖ que vos remparts brisés,Que vos portes toujours ouvertes,Où passe sans répit,‖ sous un masque apaisé,Le tumulte des brises vertes !
Les autres ne verront,‖ ô ma belle cité,Que la grave et sombre paupièreDe tes toits inclinés,‖ qui font à ta fiertéUn voile d'ombre et de prière.
Ils ne verront, ceux-là,‖ de ton songe éternel,Que ta plaine qui rêve et fume,Que tes châteaux du soir,‖ endormis dans le ciel.— J'ai vu ton frein couvert d'écume !
Ceux-là ne sauront voir,‖ à ton balcon fameux,Que la Marseillaise endormie ;— Moi j'ai vu le soleil,‖ de son égide en feu,Empourprer ta feinte accalmie.
Les autres ne verront‖ que ce grand champ des morts,Où le Destin s'assied, hésite,Et contemple le temps‖ assoupi sur les corps…— Moi j'ai vu ce qui ressuscite !
Versification
- Forme
- 20 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Octosyllabes et alexandrins (40 de 8, 40 de 12)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 20 quatrains
- Mots à la rime
- a d'airain / souverain masculine, classiqueb l'Atlantique / bachique féminine, classiquea las / chinchilla masculine, non classiqueb lamente / dormante féminine, classiquea serein / marin masculine, classiqueb l'espace / passe féminine, classiquea bois / froid masculine, non classiqueb véhémentes / fermente féminine, non classiquea accumulé / ailé masculine, classiqueb cathédrale / râle féminine, classiquea puissant / sang masculine, non classiqueb fleuve / m'abreuve féminine, classiquea cieux / anxieux masculine, classiqueb balance / insouciance féminine, classiquea sûr / l'azur masculine, classiqueb joyeuse / heureuse féminine, classiquea vapeurs / torpeurs masculine, classiqueb consentent / réjouissantes féminine, non classiquea Printemps / j'entends masculine, classiqueb ployée / noyée féminine, classiquea connu / ingénu masculine, classiqueb enfantine / latine féminine, classiquea tambourin / Rhin masculine, classiqueb répondent / l'onde féminine, non classiquea lis / d'Éleusis masculine, classiqueb espérance / l'Ile-de-France féminine, classiquea secret / frais masculine, non classiqueb turbulente / lente féminine, classiquea eaux / roseaux masculine, classiqueb creuse / langoureuse féminine, classiquea brisés / apaisé masculine, non classiqueb ouvertes / vertes féminine, classiquea cité / fierté masculine, classiqueb paupière / prière féminine, classiquea éternel / ciel masculine, classiqueb fume / d'écume féminine, classiquea fameux / feu masculine, non classiqueb endormie / accalmie féminine, classiquea morts / corps masculine, classiqueb hésite / ressuscite féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 1.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources