Les Vivants et les Morts, 1913· III Les élévations
Mon dieu, je sais qu’il faut…
Mon Dieu, je sais qu'il faut‖ accepter la détresse,Qu'il faut, dans la douleur,‖ descendre jusqu'en bas,Mais, dans ce labyrinthe‖ où votre main nous presse,Puisque vous êtes bon,‖ ne se pourrait-il pasQue nous entrevoyions‖ du moins la claire issueQue déjà votre main‖ prépare doucement,Et qu'un peu de lumière,‖ au lointain aperçue,Nous aide à supporter‖ ce ténébreux moment ?
Pourquoi nos maux sont-ils‖ si compacts et si densesQu'on semble enseveli‖ dans un obscur caveau ?D'où vient cette funèbre‖ et perfide abondanceQui submerge le cœur‖ et trouble le cerveau ?
Pourtant, les lendemains‖ sont quelquefois si tendres,On revoit les regards‖ que l'on n'espérait plus.Mais le bonheur fait mal‖ quand il faut trop l'attendre,Être sauvés enfin,‖ ce n'est plus être élus.
Consolez-nous parfois‖ dans cette forteresseDont vous tenez les clefs‖ et fermez le vitrail ;Laissez-nous pressentir‖ les futures caressesEt leur fraîche beauté‖ d'eau bleue et de corail !
C'est trop d'être privé‖ de la douce espérance,D'être comme un forçat‖ serré le long du mur,Qui ne peut pas prévoir‖ sa juste délivrance,Car la fenêtre est haute‖ et les verrous sont durs.
Pourquoi ce faste affreux‖ de l'angoisse où nous sommes,Pourquoi ce deuil royal‖ et ces chagrins pompeux,Puisqu'il vous plaît parfois‖ d'avoir pitié des hommesEt de remettre encor‖ le bonheur auprès d'eux ?
Faut-il donc au Destin‖ ces heures pantelantes,L'émeut-on par un corps‖ qui tremble et qui gémit ?Nos pleurs sont-ils un peu‖ de cette huile brûlanteQue Psyché répandit‖ sur l'Amour endormi ?
S'il se peut, écartez‖ ces moments de la vieOù nous sommes broyés‖ sous un joug trop étroit,Et, pareils aux mineurs‖ dans la noire asphyxie,Nous tentons d'écarter‖ le roc avec nos doigts.
— Déjà, loin du plaisir,‖ du monde, des parades,Mon cœur ardent n'est plus,‖ dans son éclat voilé,Qu'un feu de bohémiens‖ sur la pauvre esplanade,Où l'enfant nu console‖ un cheval dételé.
— Mais s'il faut que ces jours‖ de supplice reviennent,S'il faut vivre sans eau,‖ sans soleil et sans air,Que du moins votre main‖ s'empare de la mienneEt m'aide à traverser‖ l'effroyable désert…
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 1(ababcdcd) 9(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 9 quatrains, 1 huitain
- Mots à la rime
- a détresse / presse féminine, classiqueb bas / pas masculine, classiquec issue / aperçue féminine, classiqued doucement / moment masculine, classiquea denses / abondance féminine, non classiqueb caveau / cerveau masculine, classiquea tendres / l'attendre féminine, non classiqueb plus / élus masculine, classiquea forteresse / caresses féminine, non classiqueb vitrail / corail masculine, classiquea espérance / délivrance féminine, classiqueb mur / durs masculine, non classiquea sommes / hommes féminine, classiqueb pompeux / d'eux masculine, classiquea pantelantes / brûlante féminine, non classiqueb gémit / endormi masculine, non classiquea vie / asphyxie féminine, classiqueb étroit / doigts masculine, non classiquea parades / esplanade féminine, non classiqueb voilé / dételé masculine, classiquea reviennent / mienne féminine, non classiqueb air / désert masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 2.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
44 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources