Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions
Qu’ai-je à faire de vous…
Qu'ai-je à faire de vous‖ qui êtes éphémère,Trop douce matinée,‖ éther bleuâtre et chaud,O jubilation‖ insensée et légèreD'un moment que le temps‖ engloutira si tôt ?
Je vois que le lac tiède‖ est comme une corbeille,Immobile et rêvant,‖ et si chargé d'azurQu'il cherche à déverser‖ son poids luisant et pur,Et que le vert feuillage‖ a des bouquets d'abeilles !
Je vois de blancs oiseaux,‖ comme des nénupharsSe poser sur les flots‖ que l'air croise et décroise,Et les parfums monter,‖ tranchants comme des dards,Dans l'azur frais, couleur‖ de gel et de turquoise !
Les jardins ont l'aspect‖ calme des paradis,Partout c'est le repos,‖ le bourdonnant silence ;Un matinal parfum‖ de joie et d'abondanceExhale tendrement‖ l'attente de midi.
Qu'est-ce donc qui m'empêche,‖ ô terre complaisante,Doux éther caressant,‖ sourire bleu des flots,Nature sans mémoire‖ et toujours renaissante,De rentrer dans votre ample‖ et sinueux complot ?
Ma jeunesse est en vous,‖ les arbres, le rivage,Le temps qui se balance‖ et ne s'écoule pas,Les matins toujours gais,‖ les soirs pensants et sagesOnt gardé mes regards,‖ mes rêves et mes pas ;
Mais moi j'ai poursuivi‖ la route, je dépasseVotre extase alanguie‖ et votre enchantement,J'habite un continent‖ dispersé dans l'espace,Où l'âme a son domaine‖ et son déchaînement.
Pays sans arbre, et plus‖ dévasté que la lune,Où sont les souvenirs,‖ les morts, les passions,Et, brûlante douleur‖ parmi les infortunes,Les tragiques matins‖ de nos déceptions.
Mais aujourd'hui, ayant‖ goûté toute amertume,Je suis sans volonté ;‖ les mouvements du sort,Amenant à mes pieds‖ la vague et son écume,Font un long bercement‖ qui me lasse et m'endort.
Les brouillards ont glacé‖ la Sibylle de Cumes !
— O désir ! J'ai connu‖ votre soif, votre faim,Vos passions de l'âme‖ et vos brûlants théâtres ;Mais l'incendie altier‖ et mortel s'est éteint ;Nous sommes à présent,‖ mon cœur et le destin,Comme deux ennemis‖ qui, s'estimant enfin,Cessent de se combattre…
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 7(abab) 2(abba) 1(a) 1(abaaab)
- Mètre
- Alexandrins surtout (42 de 12, 1 de 6)· profil 6+6
- Strophes
- 9 quatrains, 1 vers isolé, 1 sizain
- Mots à la rime
- a éphémère / légère féminine, classiqueb chaud / tôt masculine, classiquea corbeille / d'abeilles féminine, non classiqueb d'azur / pur masculine, classiquea nénuphars / dards masculine, classiqueb décroise / turquoise féminine, classiquea paradis / midi masculine, non classiqueb silence / d'abondance féminine, classiquea complaisante / renaissante féminine, classiqueb flots / complot masculine, non classiquea rivage / sages féminine, non classiqueb pas masculine, classiquea dépasse / l'espace féminine, classiqueb enchantement / déchaînement masculine, classiquea lune / infortunes féminine, non classiqueb passions / déceptions masculine, classiquea amertume / écume / Cumes féminine, classiqueb sort / m'endort masculine, classiquea faim / éteint masculine, non classiqueb théâtres / combattre féminine, non classiquec destin / enfin masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 1.8
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
43 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources