Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions
Tel l’arbre de corail…
Tel l'arbre de corail‖ dans les mers pacifiques,Le rose crépuscule,‖ en l'azur transparentJette un feu vaporeux,‖ et mes regards errantsBoivent ce vin rêveur‖ des soirs mélancoliques !
Un oiseau printanier,‖ comme un fifre enchantéGaspille de gais cris,‖ acides, brefs, suaves.L'univers vit en lui,‖ son ardeur sans entraveHèle, et semble attirer‖ le vaisseau de l'été !
— Qui veux-tu fasciner,‖ oiseau de douce augure ?Les morts restent des morts,‖ et les vivants sont lasD'avoir tant de fois vu,‖ sur de froides figures,Le destin qui les guette‖ et qui les accabla !
Je sens bien que le ciel‖ est tiède ; l'étendueBalance sur son lac‖ la promesse et l'espoir.Une étoile, incitant‖ l'hirondelle éperdue,Fait briller son céleste‖ et liquide abreuvoir.
Et tout est orageux,‖ furtif, païen, mystique ;Les rêves des humains,‖ aussi vieux que le temps,Groupent leur frénésie,‖ hésitante ou panique,Dans la vasque odorante‖ et moite du printemps !
Les nuages pourprés‖ traînent comme un orageDont on a dispersé‖ la foudre et le chaos ;Tout se dilue et luit.‖ Ciel au calme visage,Tu viens séduire l'homme‖ et les yeux des oiseaux !
— Pauvre oiseau, est-ce donc‖ ces trompeuses coutumes,Renaissant chaque fois‖ que s'étend la tiédeur,Qui te font oublier‖ l'incessante amertumeD'un monde qui transmet‖ la ciguë et les pleurs ?
Ton délire est le mien ;‖ je sais qu'on recommenceA rêver, à vouloir,‖ d'un cœur naïf et plein,Chaque fois qu'apparaît‖ le ciel d'un bleu de lin ;Et que le courage est‖ une longue espérance…
Oui, l'espace est joyeux,‖ le vent, dans l'arbrisseau,D'un doigt aérien‖ creuse une flûte antique.L'univers est plus vif‖ qu'un bondissant cantique ;Les fleuves, mollement,‖ gonflent sous les vaisseaux ;Les torrents, les brebis‖ viennent d'un même sautÉcumer dans la plaine,‖ où l'hiver léthargiqueFond, et suspend sa brume‖ aux hampes des roseaux.
L'eau s'arrache du gel,‖ le lait emplit la cruche,Les abeilles, ainsi‖ que des fuseaux pansus,Vont composer le miel‖ au liquide tissu,Blond soleil familier‖ de l'écorce et des ruches !
C'est cet allègre éveil‖ que tes yeux ont perçu :Oiseau plein de grelots,‖ ô hochet des Ménades,Héros bardé d'azur,‖ calice rugissant,Je t'entends divaguer !‖ Tes montantes rouladesOnt l'invincible élan‖ des jets d'eau bondissants.
Matelot enivré‖ dans la vergue des arbres,Tu mens en désignant‖ de tes cris éblouisDes terres de délice‖ et des golfes de marbre,Et tout ce que l'espoir‖ a de plus inouï ;
Mais c'est par ce sublime‖ et candide mensonge,Par ce goût de vanter‖ ce qu'on ne peut saisir,Que l'esclavage humain‖ peut tirer sur sa longe,Et que parfois nos jours‖ ressemblent au désir !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 3[abba] 8[abab] 1[abbacbc] 1[abbab]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 11 quatrains, 1 septain, 1 quintil
- Mots à la rime
- a pacifiques / mélancoliques féminine, classiqueb transparent / errants masculine, non classiquea enchanté / l'été masculine, classiqueb suaves / entrave féminine, non classiquea augure / figures féminine, non classiqueb las / accabla masculine, non classiquea l'étendue / éperdue féminine, classiqueb l'espoir / abreuvoir masculine, classiquea mystique / panique féminine, classiqueb temps / printemps masculine, classiquea orage / visage féminine, classiqueb chaos / oiseaux masculine, classiquea coutumes / amertume féminine, non classiqueb tiédeur / pleurs masculine, non classiquea recommence / espérance féminine, classiqueb plein / lin masculine, classiquea l'arbrisseau / vaisseaux masculine, non classiqueb antique / cantique / léthargique féminine, classiquec saut / roseaux masculine, non classiquea cruche / ruches féminine, classiqueb pansus / tissu / perçu masculine, non classiqueb Ménades / roulades féminine, non classiquec rugissant / bondissants masculine, classiquea arbres / marbre féminine, classiqueb éblouis / inouï masculine, non classiquea mensonge / longe féminine, non classiqueb saisir / désir masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 2.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
56 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources