Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions
Tu vis, je bois l’azur…
Tu vis, je bois l'azur‖ qu'épanche ton visage,Ton rire me nourrit‖ comme d'un blé plus fin,Je ne sais pas le jour,‖ où, moins sûr et moins sage,Tu me feras mourir de faim.
Solitaire, nomade‖ et toujours étonnée,Je n'ai pas d'avenir‖ et je n'ai pas de toit,J'ai peur de la maison,‖ de l'heure et de l'annéeOù je devrai souffrir de toi.
Même quand je te vois‖ dans l'air qui m'environne,Quand tu sembles meilleur‖ que mon cœur ne rêva,Quelque chose de toi‖ sans cesse m'abandonne,Car rien qu'en vivant tu t'en vas.
Tu t'en vas, et je suis‖ comme ces chiens farouchesQui, le front sur le sable‖ où luit un soleil blanc,Cherchent à retenir‖ dans leur errante boucheL'ombre d'un papillon volant.
Tu t'en vas, cher navire,‖ et la mer qui te berceTe vante de lointains‖ et plus brûlants transports.Pourtant, la cargaison‖ du monde se déverseDans mon vaste et tranquille port.
Ne bouge plus, ton souffle‖ impatient, tes gestesRessemblent à la source‖ écartant les roseaux.Tout est aride et nu‖ hors de mon âme, resteDans l'ouragan de mon repos !
Quel voyage vaudrait‖ ce que mes yeux t'apprennent,Quand mes regards joyeux‖ font jaillir dans les tiensLes soirs de Galata,‖ les forêts des Ardennes,Les lotus des fleuves indiens ?
Hélas ! quand ton élan,‖ quand ton départ m'oppresse,Quand je ne peux t'avoir‖ dans l'espace où tu cours,Je songe à la terrible‖ et funèbre paresseQui viendra t'engourdir un jour.
Toi si gai, si content,‖ si rapide et si brave,Qui règnes sur l'espoir‖ ainsi qu'un conquérant,Tu rejoindras aussi‖ ce grand peuple d'esclavesQui gît, muet et tolérant.
Je le vois comme un point‖ délicat et solidePar delà les instants,‖ les horizons, les eaux,Isolé, fascinant‖ comme les Pyramides,Ton étroit et fixe tombeau ;
Et je regarde avec‖ une affreuse tristesse,Au bout d'un avenir‖ que je ne verrai pas,Ce mur qui te résiste‖ et ce lieu où tu cesses,Ce lit où s'arrêtent tes pas !
Tu seras mort, ainsi‖ que David, qu'Alexandre,Mort comme le Thébain‖ lançant ses javelots,Comme ce danseur grec‖ dont j'ai pesé la cendreDans un musée, au bord des flots.
— J'ai vu sous le soleil‖ d'un antique rivageQui subit la chaleur‖ comme un céleste affront,Des squelettes légers‖ au fond des sarcophages,Et j'ai touché leurs faibles fronts.
Et je savais que moi,‖ qui contemplais ces restes,J'étais déjà ce mort,‖ mais encor palpitant,Car de ces ossements‖ à mon corps tendre et presteIl faut le cours d'un peu de temps…
Je l'accepte pour moi‖ ce sort si noir, si rude,Je veux être ces yeux‖ que l'infini creusait ;Mais, palmier de ma joie‖ et de ma solitude,Vous avec qui je me taisais,
Vous à qui j'ai donné,‖ sans même vous le dire,Comme un prince remet‖ son épée au vainqueur,La grâce de régner‖ sur le mystique empireOù, comme un Nil, s'épand mon cœur,
Vous en qui, flot mouvant,‖ j'ai brisé tout ensemble,Mes rêves, mes défauts,‖ ma peine et ma gaîté,Comme un palais debout‖ qui se défait et trembleAu miroir d'un lac agité,
Faut-il que vous aussi,‖ le Destin vous enrôleDans cette armée en proie‖ aux livides torpeurs,Et que, réduit, le cou‖ rentré dans les épaules,Vous ayez l'aspect de la peur ?
Que plus froid que le froid,‖ sans regard, sans oreille,Germe qui se rendort‖ dans l'œuf universel,Vous soyez cette cire‖ âcre, dont les abeillesÉcartent leur vol fraternel !
N'est-il pas suffisant‖ que déjà moi je parte,Que j'aille me mêler‖ aux fantômes hagards,Moi qui, plus qu'Andromaque‖ et qu'Hélène de Sparte,Ai vu guerroyer des regards ?
Mon enfant, je me hais,‖ je méprise mon âme,Ce détestable orgueil‖ qu'ont les filles des rois,Puisque je ne peux pas‖ être un rempart de flammeEntre la triste mort et toi !
Mais puisque tout survit,‖ que rien de nous ne passe,Je songe, sous les cieux‖ où la nuit va venir,A cette éternité‖ du temps et de l'espaceDont tu ne pourras pas sortir.
— O beauté des printemps,‖ alacrité des neiges,Rassurantes parois‖ du vase immense et closOù, comme de joyeux‖ et fidèles arpèges,Tout monte et chante sans repos !…
Versification
- Forme
- 23 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 23(abab)
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (69 de 12, 23 de 8)· profil 8, 6+6
- Strophes
- 23 quatrains
- Mots à la rime
- a visage / sage féminine, classiqueb fin / faim masculine, classiquea étonnée / l'année féminine, classiqueb toit / toi masculine, non classiquea m'environne / m'abandonne féminine, classiqueb rêva / vas masculine, non classiquea farouches / bouche féminine, non classiqueb blanc / volant masculine, classiquea berce / déverse féminine, classiqueb transports / port masculine, non classiquea gestes / reste féminine, non classiqueb roseaux / repos masculine, classiquea t'apprennent / Ardennes féminine, non classiqueb tiens / indiens masculine, classiquea m'oppresse / paresse féminine, classiqueb cours / jour masculine, non classiquea brave / d'esclaves féminine, non classiqueb conquérant / tolérant masculine, classiquea solide / Pyramides féminine, non classiqueb eaux / tombeau masculine, non classiquea tristesse / cesses féminine, non classiqueb pas masculine, classiquea qu'Alexandre / cendre féminine, classiqueb javelots / flots masculine, classiquea rivage / sarcophages féminine, non classiqueb affront / fronts masculine, non classiquea restes / preste féminine, non classiqueb palpitant / temps masculine, non classiquea rude / solitude féminine, classiqueb creusait / taisais masculine, non classiquea dire / empire féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea ensemble / tremble féminine, classiqueb gaîté / agité masculine, classiquea enrôle / épaules féminine, non classiqueb torpeurs / peur masculine, non classiquea oreille / abeilles féminine, non classiqueb universel / fraternel masculine, classiquea parte / Sparte féminine, classiqueb hagards / regards masculine, classiquea âme / flamme féminine, classiqueb rois / toi masculine, non classiquea passe / l'espace féminine, classiqueb venir / sortir masculine, classiquea neiges / arpèges féminine, classiqueb clos / repos masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 2.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
92 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources