Les Vivants et les Morts, 1913· I Les passions
Un jour, on avait tant souffert…
Un jour, on avait tant‖ souffert, que le cœur même,Qui toujours rebondit‖ comme un bouclier d'or,Avait dit : « Je consens,‖ pauvre âme et pauvre corps,A ce que vous viviez‖ désormais comme on dort,A l'abri de l'angoisse‖ et de l'ardeur suprême… »
Et l'on vivait ; les yeux‖ ne reconnaissaient pasLes matins, la cité,‖ l'azur natal, le fleuve ;Toute chose semblait‖ à la fois vieille et neuve ;Sans que le pain nourrisse‖ et sans que l'eau abreuveOn respirait pourtant,‖ comme un feu mince et bas.Et l'on songeait : du moins,‖ si rien n'a plus sa grâce,Si ma vie arrachée‖ a rejoint dans l'espaceLe morne labyrinthe‖ où sont les Pharaons ;Si je suis étrangère‖ à ma voix, à mon nom ;Si je suis, au milieu‖ des raisins de l'automne,Un arbre foudroyé‖ que la récolte étonne,Je ne connaîtrai plus‖ ces supplices charnelsQui sont, de l'homme au sort,‖ un reproche éternel.Calme, lasse, le cœur‖ rompu comme une cible,J'entrerai dans la mort‖ comme un hôte insensible…
— Mais les fureurs, les pleurs,‖ les cris, le sang versé,Les sublimes amours‖ qui nous ont harassés,Les fauves bondissants,‖ témoins de nos délires,Ont suivi lentement‖ le doux chant de la lyreJusque sur la montagne‖ où nous nous consolions ;Les voici remuants,‖ les chacals, les lionsDont la soif et la faim‖ nous font un long cortège…— J'avais cru, mon enfant,‖ que le passé protège,Que l'esprit est plus sage‖ et le cœur plus étroit,Que la main garde un peu‖ de cette altière neigeQue l'on a recueillie‖ aux sommets purs et froidsOù plane un calme oiseau‖ plus léger que le liège.Mais hélas ! quel orage‖ étincelant m'assiège ?Lourde comme l'Asie‖ et ses palais de rois,Je suis pleine de force‖ et de douleur pour toi !
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 2[abbba] 10[aa] 1[ababb]
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Mots à la rime
- a même / suprême féminine, classiqueb d'or / corps / dort masculine, non classiquea pas / bas masculine, non classiqueb fleuve / neuve / abreuve féminine, classiquec grâce / l'espace féminine, classiqued Pharaons / nom masculine, classiquee l'automne / étonne féminine, classiquef charnels / éternel masculine, non classiqueg cible / insensible féminine, classiquea versé / harassés masculine, non classiqueb délires / lyre féminine, classiquec consolions / lions masculine, non classiqued cortège / protège féminine, non classiquee étroit / froids masculine, classiquef neige / liège / m'assiège féminine, classiqueg rois / toi masculine, non classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 2.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
35 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources