Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Vivants et les Morts, 1913· III Les élévations

Vers écrits sur les champs de bataille d’Alsace-lorraine

Anna de Noailles· quintils, alexandrins, 81 vers

O morts pour mon pays, je suis votre envieux…V. HUGO.

Ce matin de brouillard,‖ d'orage et de langueur,Devant un glorieux‖ et triste paysage,Je ressens, avec plus‖ de fièvre et de vigueur,L'amour et la fierté‖ qui divisent le cœurÉlancer vers les cieux‖ leur différent courage !

Hélas ! les grands sanglots‖ de l'orgueil menacéNe sont souvent qu'un bruit‖ de vagues, que domine,De ses bras éperdus,‖ de ses cris insensés,Le désir des humains,‖ qui rôde, convulsé,Dans son empire d'or,‖ de soif et de famine !

— Quel mortel n'a connu‖ vos somptueux élans,Passion de l'amour,‖ unique multitude,Danger des jours aigus‖ et des jours indolents,Orchestre dispersé‖ sur les vents turbulents,Rossignol du désir‖ et de la servitude !

Mais pour que soient domptés‖ ces iniques transports,Nous irons aujourd'hui‖ parmi les tombes vertesOù les croix ont l'éclat‖ des mâts blancs dans les ports ;Et nous suivrons, le cœur‖ incliné vers les morts,La route de l'orgueil‖ qu'ils ont laissée ouverte.

Voix des champs de bataille,‖ âpre religion !Insistance des morts‖ unis à la nature !Ils flottent, épandus,‖ subtile légion,Mêlés au blé, au pain,‖ au vin des régions,Hors des funèbres murs‖ et des humbles clôtures.

— Un jour, ils étaient là,‖ vivants, graves, joyeux.Les brumes du matin‖ glissaient dans les branchages,Les chevaux hennissaient,‖ indomptés, anxieux,L'automne secouait‖ son vent clair dans les cieux,Les casques de l'Iliade‖ ombrageaient les visages !

On leur disait : « Afin‖ qu'une minute encorLe sol que vous couvrez‖ soit la terre latine,Il faut dans les ravins‖ précipiter vos corps. »Et comme un formidable‖ et musical accordCes cavaliers d'argent‖ s'arrachaient des collines !

Ivre de quelque ardente‖ et mystique liqueur,Leur âme, en s'élançant,‖ les lâchait dans l'abîme.Ils croyaient que mourir‖ c'était être vainqueurs,Et les armées semblaient‖ les battements de cœurDe quelque immense dieu‖ palpitant et sublime.

Ils tombaient au milieu‖ des vergers, des houblons,Avec une fureur‖ rugissante et jalouse ;Leurs bras sur leur pays‖ se posaient tout du long,Afin que, dans les bois,‖ les plaines, les vallons,On ne sépare plus‖ l'époux d'avec l'épouse…

— O terre mariée‖ au sang de vos héros,Ceux qui vous aimaient tant‖ sont une forteresseTénébreuse, cachée,‖ où le fer et les osFont entendre des chocs‖ de sabre et des sanglotsQuand l'esprit inquiet‖ vers vos sillons se baisse.

Plus encor que ceux-là,‖ qui, vivants et joyeux,Tiendront les épées d'or‖ des guerres triomphales,Ces morts gardent le sol‖ qu'ils ramènent sur eux ;Leur pays et leur cœur‖ s'endorment deux à deux,Et leur rêve est entré‖ dans la nuit nuptiale…

Le Rhin, paisible et sûr‖ comme un large avenirOù s'avancent les pas‖ de la France éternelle,Verse à ces endormis‖ un puissant élixir,Qui, dans toute saison,‖ les fait s'épanouirComme un rose matin‖ sur la molle Moselle !

— Les blés roux et liés‖ sont aux ruches pareils,De tous les chauds vallons‖ monte un parfum d'enfance,Mais, embusqué le soir‖ sur le coteau vermeil,Comme un pourpre boulet‖ le rapide soleilSemble prêt à venger‖ quelque indicible offense.

Ni le doux ciel coulant‖ sur les fruits verts et bleus,Ni l'eau pâle qui dort‖ dans le cercle des saules,En ces graves pays‖ ne nous penchent vers eux,En vain l'été répand‖ ses baumes vaporeux,Un plus fort compagnon‖ s'appuie à notre épaule :

C'est vous, ange irrité,‖ taciturne, anxieux,Par qui le sang jaillit‖ et l'ardeur se délivre,Honneur secret et fier,‖ qui marchez dans les cieux,Par qui l'agonie est‖ un vin délicieux,Quand, pour vous obtenir,‖ il faut cesser de vivre !

Exaltants souvenirs !‖ O splendeur de l'affrontPar qui chaque être, ainsi‖ qu'une foule qui prie,Se délaisse soi-même,‖ et, la lumière au front,Vif comme le soleil‖ qu'un fleuve ardent charrie,Préfère aux voluptés,‖ qui toujours se défont,Le grand embrassement‖ du mort à sa patrie !

Versification

Forme
Quintils
Rimes
15(abaab) 1(ababab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
15 quintils, 1 sizain
Mots à la rime
a langueur / vigueur / cœur masculine, classiqueb paysage / courage féminine, classiquea menacé / insensés / convulsé masculine, classiqueb domine / famine féminine, non classiquea élans / indolents / turbulents masculine, classiqueb multitude / servitude féminine, non classiquea transports / ports / morts masculine, classiqueb vertes / ouverte féminine, classiquea religion / légion / régions masculine, classiqueb nature / clôtures féminine, classiquea joyeux / anxieux / cieux masculine, non classiqueb branchages / visages féminine, classiquea encor / corps / accord masculine, classiqueb latine / collines féminine, non classiquea liqueur / vainqueurs / cœur masculine, non classiqueb l'abîme / sublime féminine, classiquea houblons / long / vallons masculine, classiqueb jalouse / l'épouse féminine, classiquea héros / os / sanglots masculine, non classiqueb forteresse / baisse féminine, non classiquea joyeux / eux / deux masculine, non classiqueb triomphales / nuptiale féminine, non classiquea avenir / élixir / s'épanouir masculine, classiqueb éternelle / Moselle féminine, non classiquea pareils / vermeil / soleil masculine, non classiqueb d'enfance / offense féminine, classiquea bleus / eux masculine, non classiqueb saules / épaule féminine, classiquec vaporeux / anxieux masculine, classiqueb délivre / vivre féminine, classiquec cieux / délicieux masculine, classiquea l'affront / front / défont masculine, non classiqueb prie / charrie / patrie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 1.6

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

81 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les vivants et les morts, Paris, ARTHÈME FAYARD et Cie, ÉDITEURS, 1913· numérisation inlibroveritas.net· Sources