Poésies d’Humilis, 1881· Poésies d’Humilis
Humilité
I
L'esprit des sages te contemple,Mystérieuse Humilité,Porte étroite et basse du templeAuguste de la vérité !Vertu que Dieu place à la têteDes vertus que l'ange au ciel fête ;Car elle est la perle parfaiteDans l'abîme du siècle amer ;Car elle rit sous l'eau profonde,Loin du plongeur et de la sonde.Préférant aux écrins du mondeLe cœur farouche de la mer.
C'est vers l'humanité fidèleQue mes oiseaux s'envoleront ;Vers les fils, vers les filles d'elle,Pour sourire autour de leur front ;Vers Jeanne d'Arc et GenevièveDont l'étoile au ciel noir se lève,Dont le paisible troupeau rêve,Oublieux du loup, qui s'enfuit ;Douces porteuses de bannière,Qui refoulaient, à leur manière,L'impur Suffolk vers sa tanière,L'aveugle Attila dans sa nuit.
Sur la lyre à la corde amèreOù le chant d'un dieu s'est voilé,Ils iront saluer HomèreSous son haillon tout étoilé.Celui pour qui jadis les IlesEt la Grèce étaient sans asiles,Habite aujourd'hui dans nos villesLa colonne et le piédestal ;Une fontaine à leur flanc jase,Où l'enfant puise avec son vase,Et la rêverie en extase,Avec son urne de cristal.
Loin des palais sous les beaux arbresOù les paons, compagnons des dieux,Traînent dans la blancheur des marbresLeurs manteaux d'azur, couverts d'yeux ;Où, des bassins que son chant noieL'onde s'échevèle et poudroie :Laissant ce faste et cette joie,Mes strophes abattront leur vol,Pour entendre éclater, superbe,La voix la plus proche du Verbe,Dans la paix des grands bois pleins d'herbeOù se cache le rossignol.
Lorsqu'au fond de la forêt brunePas une feuille ne bruit,Et qu'en présence de la luneLe silence s'épanouit,Sous l'azur chaste qui s'allume,Dans l'ombre où l'encens des fleurs fume,Le rossignol qui se consumeDans l'extatique oubli du jour,Verse un immense épithalameDe son petit gosier de flamme,Où s'embrasent l'accent et l'âmeDe la nature et de l'amour !
II
C'est Dieu qui conduisait à Rome,Mettant un bourdon dans sa main,Ce saint qui ne fut qu'un pauvre homme,Hirondelle de grand chemin,Qui laissa tout son coin de terre,Sa cellule de solitaire.Et la soupe du monastère,Et son banc qui chauffe au soleil,Sourd à son siècle, à ses oracles,Accueilli des seuls tabernacles,Mais vêtu du don des miraclesEt coiffé du nimbe vermeil.
Le vrai pauvre qui se délabre,Lustre à lustre, été par été,C'était ce règne, et non saint Labre,Qui lui faisait la charitéDe ses vertus spirituelles,De ses bontés habituelles,Léger guérisseur d'écrouelles,Front penché sur chaque indigent,Fière statue enchanteresseDe l'austérité, que Dieu dresse,Au bout du siècle de l'ivresse,Au seuil du siècle de l'argent.
Je sais que notre temps dédaigneLes coquilles de son chapeau,Et qu'un lâche étonnement règneDevant les ombres de sa peau ;L'âme en est-elle atténuée ?Et qu'importe au ciel sa nuée,Qu'importe au miroir sa buée,Si Dieu splendide aime à s'y voir !La gangue au diamant s'allie ;Toi, tu peins ta lèvre pâlie,Luxure, et toi, vertu salie,C'est là ton fard mystique et noir.
Qu'importe l'orgueil qui s'effare,Ses pudeurs, ses rébellions !Vous, qu'une main superbe égareDans la crinière des lions,Comme elle égare aux plis des voiles,Où la nuit a tendu ses toiles,Aldébaran et les étoiles,Frères des astres, vous, les pouxQu'il laissait paître sur sa tête,Bon pour vous et dur pour sa bête,Dites, par la voix du poète,A quel point ce pauvre était doux !
Ah ! quand le Juste est mort, tout change :Rome au saint mur pend son haillon,Et Dieu veut, par des mains d'Archange,Vêtir son corps d'un grand rayon ;Le soleil le prend sous son aile,La lune rit dans sa prunelle,La grâce comme une eau ruisselleSur son buste et ses bras nerveux ;Et le saint, dans l'apothéoseDu ciel ouvert comme une rose,Plane, et montre à l'enfer moroseDes étoiles dans ses cheveux !
Beau paysan, ange d'Amette,Ayant aujourd'hui pour trépiedsLa lune au ciel, et la comète,Et tous les soleils sous vos pieds ;Couvert d'odeurs délicieuses,Vous, qui dormiez sous les yeuses,Vous, que l'Église aux mains pieusesPeint sur l'autel et le guidon,Priez pour nos âmes, ces gouges,Et pour que nos cœurs, las des bouges,Lavent leurs péchés noirs et rougesDans les piscines du pardon !
III
Aimez l'humilité ! C'est elleQue les mages de l'Orient,Coiffés d'un turban de dentelle,Et dont le Noir montre en riantUn blanc croissant qui l'illumine,Offrant sur les coussins d'hermineEt l'or pur et la myrrhe fine,Venaient, dans l'encens triomphant,Grâce à l'étoile dans la nue,Adorer, sur la paille nue,Au fond d'une étable inconnue,Dans la personne d'un enfant.
Ses mains, qui sont des fleurs écloses,Aux doux parfums spirituels,Portent de délicates roses,A la place des clous cruels.Écarlates comme les baiesDont le printemps rougit les haies,Les cinq blessures de ses plaies,Dont l'ardeur ne peut s'apaiser,Semblent ouvrir au vent des fièvres,Sur sa chair pâle aux blancheurs mièvres,La multitude de leurs lèvresPour l'infini de son baiser.
Au pied de la croix découpéeSur le sombre azur de Sion,Une figure enveloppéeDe silence et de passion,Immobile et de pleurs vêtue,Va grandir comme une statueQue la foi des temps perpétue,Haute assez pour jeter sur nous,Nos deuils, nos larmes et nos râles,Son ombre aux ailes magistrales,Comme l'ombre des cathédralesSur les collines à genoux.
Près de la blanche Madeleine,Dont l'époux reste parfuméDes odeurs de son urne pleine,Près de Jean le disciple aimé,C'est ainsi qu'entre deux infâmes,Honni des hommes et des femmes,Pour le ravissement des âmes,Voulut éclore et se flétrirCelui qui, d'un cri charitable,Appelante pauvre à sa table,Était bien le Dieu véritablePuisque l'homme l'a fait mourir !
Maintenant que Tibère écouteRire le flot, chanter le nid !Olympe, un cri monte à ta voûte,Et c'est : Lamma Sabacthani !Les dieux voient s'écrouler leur nombre.Le vieux monde plonge dans l'ombre,Usé comme un vêtement sombreQui se détache par lambeaux.Un empire inconnu se fonde,Et Rome voit éclore un mondeQui sort de la douleur profondeComme une rose du tombeau !
Des bords du Rhône aux bords du TigreQue Néron fasse armer ses lois,Qu'il sente les ongles du tigrePousser à chacun de ses doigts ;Qu'il contemple, dans sa paresse,Au son des flûtes de la Grèce,Les chevilles de la négresseTourner sur un rythme énervant ;Déjà, dans sa tête en délire,S'allume la flamme où l'EmpireDe Rome et des Césars expireDans la fumée et dans le vent !
IV
Humilité ! loi naturelle,Parfum du fort, fleur du petit !Antée a mis sa force en elle,C'est sur elle que l'on bâtit.Seule, elle rit dans les alarmes.Celui qui ne prend pas ses armes,Celui qui ne voit pas ses charmesA la clarté de Jésus-Christ,Celui là, sur le fleuve avideDes ans profonds que Dieu dévide,Aura fui comme un feuillet videOù le destin n'a rien écrit !
Versification
- Forme
- 18 douzains (douzains)
- Rimes
- 18(ababcccdeeed)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 18 douzains
- Mots à la rime
- a contemple / temple féminine, classiqueb Humilité / vérité masculine, classiquec tête / fête / parfaite féminine, classiqued amer / mer masculine, classiquee profonde / sonde / monde féminine, classiquea fidèle / d'elle féminine, classiqueb s'envoleront / front masculine, classiquec Geneviève / lève / rêve féminine, classiqued s'enfuit / nuit masculine, classiquee bannière / manière féminine, classiquef tanière / amère / Homère féminine, classiqueb voilé / étoilé masculine, classiquec Iles / asiles / villes féminine, classiqued piédestal / cristal masculine, classiquee jase / vase / extase féminine, classiquea arbres / marbres féminine, classiqueb dieux / d'yeux masculine, classiquec noie / poudroie / joie féminine, classiqued vol / rossignol masculine, classiquee superbe / Verbe / d'herbe féminine, classiquea brune / lune féminine, classiqueb bruit / s'épanouit masculine, classiquec s'allume / fume / consume féminine, classiqued jour / l'amour masculine, classiquee épithalame / flamme / l'âme féminine, classiquea Rome / homme féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquec terre / solitaire / monastère féminine, classiqued soleil / vermeil masculine, classiquee oracles / tabernacles / miracles féminine, classiquea délabre / Labre féminine, classiqueb été / charité masculine, classiquec spirituelles / habituelles / d'écrouelles féminine, classiqued indigent / l'argent masculine, classiquee enchanteresse / dresse / l'ivresse féminine, classiquea dédaigne / règne féminine, classiqueb chapeau / peau masculine, classiquec atténuée / nuée / buée féminine, classiqued voir / noir masculine, classiquee s'allie / pâlie / salie féminine, classiquea s'effare / égare féminine, classiqueb rébellions / lions masculine, classiquec voiles / toiles / étoiles féminine, classiqued poux / doux masculine, classiquee tête / bête / poète féminine, classiquea change / d'Archange féminine, classiqueb haillon / rayon masculine, classiquec aile / prunelle / ruisselle féminine, classiqued nerveux / cheveux masculine, classiquee l'apothéose / rose / morose féminine, classiquea d'Amette / comète féminine, classiqueb trépieds / pieds masculine, classiquec délicieuses / yeuses / pieuses féminine, classiqued guidon / pardon masculine, classiquee gouges / bouges / rouges féminine, classiquea elle / dentelle féminine, classiqueb l'Orient / riant masculine, classiquec l'illumine / d'hermine / fine féminine, classiqued triomphant / enfant masculine, classiquee nue / inconnue féminine, classiquea écloses / roses féminine, classiqueb spirituels / cruels masculine, classiquec baies / haies / plaies féminine, classiqued s'apaiser / baiser masculine, classiquee fièvres / mièvres / lèvres féminine, classiquea découpée / enveloppée féminine, classiqueb Sion / passion masculine, classiquec vêtue / statue / perpétue féminine, classiqued nous / genoux masculine, classiquee râles / magistrales / cathédrales féminine, classiquea Madeleine / pleine féminine, classiqueb parfumé / aimé masculine, classiquec infâmes / femmes / âmes féminine, classiqued flétrir / mourir masculine, classiquee charitable / table / véritable féminine, classiquea écoute / voûte féminine, classiqueb nid / Sabacthani masculine, classiquec nombre / l'ombre / sombre féminine, classiqued lambeaux / tombeau masculine, classiquee fonde / monde / profonde féminine, classiquea Tigre / tigre féminine, classiqueb lois / doigts masculine, classiquec paresse / Grèce / négresse féminine, classiqued énervant / vent masculine, classiquee délire / l'Empire / expire féminine, classiquea naturelle / elle féminine, classiqueb petit / bâtit masculine, classiquec alarmes / armes / charmes féminine, classiqued Jésus-Christ / écrit masculine, classiquee avide / dévide / vide féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
216 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies d’Humilis et Vers Inédits, Paris, Albert Messein, Éditeur, 1924· numérisation poesies.net· Sources