Valentines, 1922
Le portrait
Depuis longtemps, je voudrais faireSon portrait, en pied, suis-moi bien :Quand elle prend son air sévère,Elle ne bouge et ne dit rien.
Ne croyez pas qu’Elle ne rieAssez souvent ; alors, je voisLuire un peu de sorcellerieDans les arcanes de sa voix.
Impérieuse, à n’y pas croire !Pour le moment, pour son portrait,(Encadré d’or pur, sur ivoire)Plus sérieuse… qu’un décret.
Suivez-moi bien : son Âme est belleAutant que son visage est beau,Un peu plus… si je me rappelleQue Psyché se rit du Tombeau.
Tout le Ciel est dans ses prunellesDont l’éclat… efface le jour,Et qu’emplissent les éternellesMagnificences de l’Amour ;
Et ses paupières sont ouvertesSur le vague de leur azur,Toutes grandes et bien mieux, certes,Que le firmament le plus pur.
L’arc brun de ses grands sourcils, digneDe la flèche d’amours rieurs,Est presque un demi-cercle, signeDe sentiments supérieurs.
Sans ride morose ou vulgaire,Son front, couronné… de mes vœux,En fait de nuages n’a guèreQue l’ombre douce des cheveux.
Quand elle a dénoué sa tresseOù flottent de légers parfums,Sa chevelure la caressePar cascades de baisers bruns,
Qui se terminent en fuméeÀ l’autre bout de la maison,Et quand sa natte est referméeC’est la plus étroite prison,
Le nez aquilin est la marqueD’une âme prompte à la fureur,Le sien serait donc d’un monarqueOu d’une fille d’empereur ;
Ses deux narines frémissantesDisent tout un trésor voiléDe délicatesses puissantesAu fond duquel nul est allé.
Ses lèvres ont toutes les grâcesComme ses yeux ont tout l’Amour,Elles sont roses, point trop grasses,Et d’un spirituel contour.
Ho, çà ! Monsieur, prenez bien gardeÀ tous les mots que vous jetez,Son oreille fine les gardeLongtemps, comme des vérités.
L’ensemble vit, pense, palpite ;L’ovale est fait de doux raccords ;Et la tête est plutôt petite,Proportionnée à son corps.
Esquissons sous sa nuque bruneSon cou qui semble… oh ! yes, indeed !La Tour d’ivoire, sous la luneQui baigne la Tour de David ;
Laquelle, loin que je badine,Existe encor, nous la voyonsSur l’album de la Palestine,Chez les gros marchands de crayons.
Je voudrais faire… les épaules.Ici, madame, permettezQue j’écarte l’ombre des saulesQue sur ces belles vous jetez…
Non ? vous aimez mieux cette robeTeinte de la pourpre que TyrÀ ses coquillages dérobeDont son art vient de vous vêtir ;
Vous préférez à la natureD’avant la pomme ou le péché,Cette lâche et noble ceintureOù votre pouce s’est caché.
Mais votre peintre aime l’éloge,Et… l’on est le premier venuFort indigne d’entrer en loge,Si l’on ne sait rendre le nu ;
S’il ne peut fondre avec noblesseCette indifférence d’acierOù sa réflexion vous laisse,Comment fera-t-il votre pied ?
Vos mains mignonnes, encor passe ;Mais votre pied d’enfant de roisDont la cambrure se prélasseAinsi qu’un pont sur les cinq doigts,
Qu’on ne peut toucher sans qu’il parteAvec un vif frémissementDes doigts dont le pouce s’écarte,Comme pour un… commandement…
Vous persistez, c’est votre affaire,Faites, faites, ça m’est égal !Je barbouille tout, de colère…Et tant pis pour mon madrigal !
Versification
- Forme
- 25 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 25(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 25 quatrains
- Mots à la rime
- a faire / sévère féminine, classiqueb bien / rien masculine, classiquea rie / sorcellerie féminine, classiqueb vois / voix masculine, classiquea croire / ivoire féminine, classiqueb portrait / décret masculine, classiquea belle / rappelle féminine, classiqueb beau / Tombeau masculine, classiquea prunelles / éternelles féminine, classiqueb jour / l’Amour masculine, classiquea ouvertes / certes féminine, classiqueb azur / pur masculine, classiquea digne / signe féminine, classiqueb rieurs / supérieurs masculine, classiquea vulgaire / guère féminine, classiqueb vœux / cheveux masculine, classiquea tresse / caresse féminine, classiqueb parfums / bruns masculine, classiquea fumée / refermée féminine, classiqueb maison / prison masculine, classiquea marque / monarque féminine, classiqueb fureur / d’empereur masculine, classiquea frémissantes / puissantes féminine, classiqueb voilé / allé masculine, classiquea grâces / grasses féminine, classiqueb l’Amour / contour masculine, classiquea garde féminine, classiqueb jetez / vérités masculine, classiquea palpite / petite féminine, classiqueb raccords / corps masculine, classiquea brune / lune féminine, classiqueb indeed / David masculine, classiquea badine / Palestine féminine, classiqueb voyons / crayons masculine, classiquea épaules / saules féminine, classiqueb permettez / jetez masculine, classiquea robe / dérobe féminine, classiqueb Tyr / vêtir masculine, classiquea nature / ceinture féminine, classiqueb péché / caché masculine, classiquea l’éloge / loge féminine, classiqueb venu / nu masculine, classiquea noblesse / laisse féminine, classiqueb d’acier / pied masculine, non classiquea passe / prélasse féminine, classiqueb rois / doigts masculine, classiquea parte / s’écarte féminine, classiqueb frémissement / commandement masculine, classiquea affaire / colère féminine, classiqueb égal / madrigal masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Valentines et autres Vers, Paris, Albert Messein, Éditeur, 1922· numérisation poesies.net· Sources