Œuvres complètes, 1775‑1806· Mélanges
A M. de p… du s…
Paris, 1777.
Tu dis bien vrai, Du S...‖, quand une heureuse aubaineDe nos pères joyeux‖ couronna les ébats,Ils faisaient deux amis‖ et ne s'en doutaient pas.Le même astre a réglé‖ ta naissance et la mienne.Nous reçûmes le jour‖ dans ces climats brûlansOù deux fois le soleil‖ repassant sur nos têtesFéconde la nature,‖ et fixe dans nos champsCe printemps éternel‖ chanté par les poètes.Là, comme on fait ailleurs,‖ je végétai neuf ans.Qu'on chante si l'on veut‖ les beaux jours de l'enfance ;Je n'en regrette aucun ;‖ cette aimable ignoranceEst un bonheur bien fade‖ aux yeux de la raison ;Et la saison de l'innocenceEst une assez triste saison.Transplantés tous les deux‖ sur le bord de la France,Le hasard nous unit‖ dans un de ces cachotsOu, la férule en main,‖ des enfileurs de motsNous montrent comme on parle,‖ et jamais comme on pense.Arbrisseaux étrangers,‖ peu connus dans ces lieux,S'il nous fallut souffrir‖ la commune culture,Des mains qui nous soignaient‖ les secours dangereuxN'ont pu gâter en nous‖ ce que fit la nature.
A peine délivrés‖ de la docte prison,L'honneur nous fit ramper‖ sous le dieu des batailles,Tu volas aussitôt‖ aux murs de Besançon ;Un destin moins heureux‖ me poussa dans Versailles.
Réunis sur les flots,‖ nous bénissons le sort ;Mais il nous attendait‖ aux rivages d'Afrique.Sans doute il le souvient‖ de celte nuit critiqueOù nous allions passer‖ du sommeil à la mort ?Un soldat qui fumait‖ nous retint à la vie.Nous étions réservés‖ à des dangers nouveaux.J'entends encor d'ici‖ les rochers d' AbrolhosRetentir sous les coups‖ des vagues en furie ;Je vois notre, vaisseau,‖ dans un calme trompeur,Céder au courant qui l'entraîne ;Je vois régner partout‖ une morne frayeur,Je lis dans tous les yeux‖ que ma perte est certaine,Je revois le trépas‖ et toute son horreur.O toi, de mes pensers‖ dépositaire utile,Toi, qui connais mon cœur,‖ tu sais s'il fut ému.Voyant tout, mais d'un œil tranquille,J'écrivais, presque sûr‖ de n'être jamais lu.
Te souvient-il encor‖ de l'homme aux quatre tentes,De ce couvent peuplé‖ d'Ursulines galantes,Des maris portugais,‖ de dona Theresa,Belle comme l'Amour,‖ plus friponne peut-être,Infidèle d'avance‖ à l'époux qu'elle aura,Et nous jetant le soir‖ des fleurs par la fenêtre ?
Le port des Hollandais‖ nous reçut à son tour.Tu soupires sans doute,‖ et ta bouche chrétienneNomme la tendre Bergh,‖ jeune luthérienne,Que ton zèle avait su‖ convertir à l'Amour.Nous arrivons enfin.‖ Pardonne, ô ma patrie !Mais je ne connus point‖ ce doux saisissementQu'on éprouve en te revoyant ;Mon âme à ton aspect‖ ne s'est pas attendrie.La patrie est un mot,‖ et le proverbe ment.Toi seule, ô mon Éléonore,As rendu ce séjour‖ agréable à mes yeux.Tendre et fidèle objet‖ d'un amour malheureux,Peut-être tu ressens‖ des peines que j'ignore ;Va, mon cœur les partage,‖ et te rend tes soupirs.En vain le sort jaloux‖ termina nos plaisirs ;De mon bonheur passé‖ je suis heureux encore.Enfin, après quatre ans‖ d'inconstance et d'erreur,Je te suis dans Paris.‖ Là, maître de moi-même,Sans désirs, sans amour,‖ paresseux par système,Sur la scène du monde‖ assez mauvais acteur,Je déchire mon rôle,‖ et deviens spectateur.Mon vaisseau, battu par l'orage,A regagné le port,‖ et n'en sortira plus.Que dis-je, dès demain,‖ ennuyé du rivage,Peut-être irai-je encor‖ l'exposer au naufrageSur ces mêmes écueils‖ qu'il n'a que trop connus.C'est le travers de tous les hommesDe chercher le repos‖ et de s'en dégoûter.Ce bien si désiré‖ n'est doux qu'à souhaiter.Nous ne vivons point où nous sommes ;L'esprit vole plus loin,‖ il voit d'autres climats,Il en fait la peinture‖ à notre âme séduite,Et ce qu'il embellit‖ a toujours plus d'appas.La peine est aux lieux qu'on habite,Et le bonheur où l'on n'est pas.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 5[abba] 3[ababa] 2[aa] 1[ababccb] 4[abab] 1[abbab] 1[abbacca] 1[abbaa] 1[abaab]
- Mètre
- Alexandrins et octosyllabes (73 de 12, 11 de 8)· profil 8, 6+6
- Mots à la rime
- a aubaine / mienne féminine, classiqueb ébats / pas masculine, classiquec brûlans / champs / ans masculine, classiqued têtes / poètes féminine, classiquee l'enfance / ignorance féminine, classiquef raison / saison masculine, classiqueg l'innocence / France / pense féminine, classiqueh cachots / mots masculine, classiquei lieux / dangereux masculine, classiquej culture / nature féminine, classiquea prison / Besançon masculine, classiqueb batailles / Versailles féminine, classiquea sort / mort masculine, classiqueb d'Afrique / critique féminine, classiquec vie / furie féminine, classiqued nouveaux / Abrolhos masculine, classiquee trompeur / frayeur / horreur masculine, classiquef l'entraîne / certaine féminine, classiqueg utile / tranquille féminine, classiqueh ému / lu masculine, classiquea tentes / galantes féminine, classiqueb Theresa / aura masculine, classiquec peut-être / fenêtre féminine, classiquea tour / l'Amour masculine, classiqueb chrétienne / luthérienne féminine, classiquec patrie / attendrie féminine, classiqued saisissement / revoyant / ment masculine, classiquee Éléonore / j'ignore / encore féminine, classiquef yeux / malheureux masculine, classiqueg soupirs / plaisirs masculine, classiqueh d'erreur / acteur / spectateur masculine, classiquei moi-même / système féminine, classiquej l'orage / rivage / naufrage féminine, classiquek plus / connus masculine, classiquel hommes / sommes féminine, classiquem dégoûter / souhaiter masculine, classiquen climats / d'appas / pas masculine, classiqueo séduite / habite féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de Parny, tome I, Paris, CHEZ LES MARCHANDS DE NOUVEAUTÉS, 1831· numérisation gallica.bnf.fr· Sources