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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Heures perdues, 1894

Le possédé des muses

Adolphe Poisson· 32 vers

« La poésie, ô Dieu ! serait-elle un mensongeEt l’inspiration un éphémère songe ?Quoi ce charme divin, cet art mystérieuxSerait fait pour tromper et l’oreille et les yeux ?Des mots harmonieux l’assemblage magiqueSerait un jeu frivole en ce siècle énergique ?Le rêve au vol si doux ne serait qu’un travers,Et compter vaudrait mieux que d’aligner des vers ? »

Ainsi, se défiant de son œuvre imparfaite,Et doutant de son art, soupirait un poète.Pour descendre au niveau des esprits de son temps,Il a fait taire en lui tes rhythmes éclatants,Ô Muse ! et maîtrisant tes strophes immortelles,Au sol il a cloué tes palpitantes ailes.Debout à son comptoir, tout le jour, sans repos,Voyez-le par colonne entasser les zéros !Le théorème ardu, la science des nombresEntraînent sa pensée en leurs dédales sombres ;Et ce rêveur d’hier, traître au premier devoir,Se débat, impuissant, dans le Doit et l’Avoir.

Le malheureux ! Il croit n’être plus un poète,Car le chiffre brutal qui roule dans sa têteEst maître de la place et s’érige en vainqueur,Rétrécissant l’esprit et desséchant le cœur.Et lui, tout glorieux de sa métamorphose,En adroit financier voilà déjà qu’il pose.Il ne parle que chiffre il hante désormaisLa bourse sombre au lieu des lumineux sommets.

Mais, ô retour fatal ! la Muse vengeresseLe surprend dans la nuit, le tourmente, le presse,L’affole sans pitié ; car à peine il s’endortQue dans son rêve il jongle avec les rimes d’or !

32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources