Heures perdues, 1894
Méditation
Quand, lassé du travail, j’interroge mon être,Je crois voir un abîme et je reste éperdu.À moi même étranger, je croyais me connaître…Mon cœur vient défier mon esprit confondu.
Un problème est en moi que je ne puis résoudre.Mon esprit se fatigue à ce rude labeur.Je puis analyser la matière et la foudre,Mais je reste impuissant en face de mon cœur !
Quand mille sentiments en même temps l’agitentComme le vent secoue un pauvre nid brisé,Le calme et le bonheur, hôtes troublés le quittent,Et de cruels efforts il demeure épuisé.
Qui le fait battre ainsi ? Qui jette dans mon âmeCette sombre pensée ou cet éclair joyeux ?Au foyer presqu’éteint qui rallume la flammeEt qui met ce sourire ou ces pleurs dans mes yeux ?
Quelle main attentive à mes jours éphémèresDu sillon que je creuse écarte le chardon,Sèche mes yeux rougis par les larmes amèresEt sait me consoler aux heures d’abandon ?
Et ces jours si sereins de piété ferventeHélas ! si tôt suivis de moments de tiédeur,La sombre immensité dont l’esprit s’épouvanteEt qui d’un ciel lointain me cache la splendeur ?
Ce besoin d’infini qui toujours me tortureEt verse dans mon cœur un incurable ennui,Cet espoir d’une vie inconnue et futureOù l’être né du Verbe ira se perdre en lui ?
Ô mystère profond de la nature humaine !Perpétuelle nuit d’un abîme insondé !Sur ses bords dangereux en vain l’homme promèneSon flambeau vacillant, son esprit hasardé.
En face du mystère, il n’est qu’un seul refuge :Il faut remettre à Dieu le dépôt confié.Quelque soit notre sort, lui seul est notre juge ;Je mets mon cœur aux pieds du grand Crucifié !
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Heures perdues, Paris, Imprimerie générale A. Côté, 1894· numérisation wikisource.org· Sources