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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1827

L’exil d’apollon

Jean Polonius· 27 quatrains, alexandrins et hexasyllabes, 108 vers

Apollon dans l’exil‖ végète sur la terre.Dépouillé de sa gloire,‖ il a fui loin du ciel,Errant, comme l’aiglon‖ qu’a rejeté son pèreLoin du nid maternel.

Ah ! plaignez le destin‖ du dieu de l’harmonie !Des plus vils des humains‖ il a subi la loi ;Et celui dont l’Olympe‖ admirait le génieEst l’esclave d’un roi !

Près des lieux où l’Ossa‖ lève sa crête altière,Morne, il va conduisant‖ ses troupeaux vagabonds,Réduit au pain grossier‖ qu’on jette pour salaireAux pâtres de ces monts.

Il est nuit : — dans les parcs,‖ tout se tait, tout sommeille ;On n’entend que le bruit‖ du sauvage torrent,Ou la voix de l’agneau‖ qu’un autre agneau réveille,Et qui bêle en rêvant.

Qu’il est doux, le parfum‖ de ces forêts lointaines !Qu’il est grand, le tableau‖ de ce monde étoilé !Mais quels tableaux, hélas !‖ peuvent charmer les peinesDe l’auguste exilé ?

Astres, soleils divins,‖ peuplades vagabondes,Yeux brillants de la nuit‖ qui parsemez les cieux,Qu’êtes-vous pour celui‖ qui du père des mondesA vu de près les yeux ?…

Le front nu, le regard‖ levé vers les étoiles,Sous l’abri d’un laurier‖ le dieu s’est étendu,Et son œil enivré‖ cherche à percer les voilesDu ciel qu’il a perdu.

Ses doigts courent sans but‖ sur sa lyre incertaine ;Errant de corde en corde,‖ il prélude longtemps,Puis, tout à coup, cédant‖ au transport qui l’entraîne,Il exhale ces chants :

« Que voulez-vous de moi,‖ visions immortelles ?« Douloureux souvenirs,‖ ineffables regrets !« Que voulez-vous ? pourquoi‖ m’emporter sur vos ailes« Aux célestes palais ?

« J’entends encor le bruit‖ de leurs fêtes brillantes ;« Sous ces lambris d’azur,‖ d’où me voilà tombé,« Je sens, j’aspire encor‖ les vapeurs enivrantes« De la coupe d’Hébé.

« Je vois les dieux assis‖ sous les pieds de mon père !« Je les vois, de son front‖ contemplant la splendeur,« L’œil fixé sur ses yeux,‖ brillants de sa lumière,« Heureux de son bonheur.

« Même vœu, même soin,‖ même esprit les anime.« Chacun d’eux, l’un de l’autre‖ écho mélodieux,« Sait comprendre et parler‖ cette langue sublime« Qu’on ne parle qu’aux cieux.

« Mais moi, qui me comprend‖ dans mes chagrins sans nombre,« Qui peut sentir, connaître,‖ alléger ma douleur ?« Hélas ! pour compagnon‖ je n’ai plus que mon ombre,« Pour écho que mon cœur.

« Ces pâtres ignorants‖ à qui mon sort me lie,« Bruts comme les troupeaux‖ qu’ils chassent devant eux,« Peuvent-ils deviner‖ d’une immortelle vie« Les besoins et les vœux ?

« Ont-ils vu les rayons‖ dont brille mon visage ?« Sauraient-ils distinguer‖ mes lyriques accents« De ces cris imparfaits,‖ de ce grossier langage,« Qu’ils appellent des chants ?

« Fixant sur mes regards‖ un stupide sourire,« Ils s’étonnent de maux‖ que nul d’eux n’a soufferts ;« Cet étroit horizon,‖ où leur âme respire,« Est pour eux l’univers.

« J’ai vécu d’une vie‖ et plus haute et plus fière !« Ma lèvre, humide encor‖ du breuvage des dieux,« Rejette avec dégoût‖ les flots mêlés de terre« Qu’il faut boire en ces lieux.

« Ô mon père ! ô mon père !‖ à quelle mort vivante« L’enfant de ton amour‖ est ici-bas livré !« Pourquoi le triple dard‖ de ta flèche brûlante« Ne m’a-t-il qu’effleuré ?

« Frappe ! éteins dans mon sang‖ ta colère implacable !« Brise à jamais le sceau‖ de ma divinité ;« Délivre-moi du joug‖ horrible, intolérable« De l’immortalité ! »

Il disait. — Mille éclairs‖ ont déchiré la nue ;L’aigle sacré descend‖ sur ses ailes de feu ;Et, parlant dans la foudre,‖ une voix trop connueVient réveiller le dieu :

« Ô mon fils ! de tes maux‖ supporte ce qui reste !« Attends que de l’exil‖ le temps soit accompli :« Une fois épuisé,‖ le sablier funeste« Ne sera pas rempli.

« Ton père te punit ;‖ mais il punit en père :« Bientôt, volant vers toi‖ sur un rayon du jour,« Mon aigle descendra‖ t’enlever de la terre« Au céleste séjour.

« Là, mon cœur te réserve‖ une place plus belle.« Conduisant du soleil‖ les coursiers vagabonds,« C’est toi qui de sa flamme‖ à la race mortelle« Verseras les rayons.

« Alors, si, comme toi,‖ quelque enfant du génie,« A d’ignobles travaux‖ forcé par le malheur,« Élevait jusqu’au sein‖ de ta gloire infinie« Le cri de sa douleur ;

« Si, saisi du dégoût‖ des choses de la terre,« Jetant sur la nature‖ un œil désenchanté,« Il écartait de lui‖ la coupe trop amère« De l’immortalité :

« Qu’à ton seul souvenir‖ il reprenne courage ;« Qu’il sache que l’injure‖ ou l’oubli des humains« Ne lui raviront pas‖ le sublime héritage« Qu’il reçut de tes mains !

« Le peuple des oiseaux,‖ quand le temps les dévore,« Tombe et reste englouti‖ dans l’éternel sommeil :« Le phénix sait revivre‖ et s’élancer encore« Aux palais du soleil. »

Versification

Forme
27 quatrains (quatrains)
Rimes
27(abab)
Mètre
Alexandrins et hexasyllabes (81 de 12, 27 de 6)· profil 6, 6+6
Strophes
27 quatrains
Mots à la rime
a terre / père féminine, classiqueb ciel / maternel masculine, classiquea l’harmonie / génie féminine, classiqueb loi / roi masculine, classiquea altière / salaire féminine, classiqueb vagabonds / monts masculine, classiquea sommeille / réveille féminine, classiqueb torrent / rêvant masculine, classiquea lointaines / peines féminine, classiqueb étoilé / exilé masculine, classiquea vagabondes / mondes féminine, classiqueb cieux / yeux masculine, classiquea étoiles / voiles féminine, classiqueb étendu / perdu masculine, classiquea incertaine / l’entraîne féminine, classiqueb longtemps / chants masculine, classiquea immortelles / ailes féminine, classiqueb regrets / palais masculine, classiquea brillantes / enivrantes féminine, classiqueb tombé / d’Hébé masculine, classiquea père / lumière féminine, classiqueb splendeur / bonheur masculine, classiquea anime / sublime féminine, classiqueb mélodieux / cieux masculine, classiquea nombre / ombre féminine, classiqueb douleur / cœur masculine, classiquea lie / vie féminine, classiqueb eux / vœux masculine, classiquea visage / langage féminine, classiqueb accents / chants masculine, classiquea sourire / respire féminine, classiqueb soufferts / l’univers masculine, classiquea fière / terre féminine, classiqueb dieux / lieux masculine, classiquea vivante / brûlante féminine, classiqueb livré / qu’effleuré masculine, classiquea implacable / intolérable féminine, classiqueb divinité / l’immortalité masculine, classiquea nue / connue féminine, classiqueb feu / dieu masculine, classiquea reste / funeste féminine, classiqueb accompli / rempli masculine, classiquea père / terre féminine, classiqueb jour / séjour masculine, classiquea belle / mortelle féminine, classiqueb vagabonds / rayons masculine, classiquea génie / infinie féminine, classiqueb malheur / douleur masculine, classiquea terre / amère féminine, classiqueb désenchanté / l’immortalité masculine, classiquea courage / héritage féminine, classiqueb humains / mains masculine, classiquea dévore / encore féminine, classiqueb sommeil / soleil masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

108 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, AIME ANDRÉ lIBRAIRE, Paris, 1827· numérisation poesies.net· Sources