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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésies, 1827

Rêverie

Jean Polonius· strophes variées, alexandrins et octosyllabes, 96 vers

Le poète est semblable‖ à la vague agitée,Tantôt touchant les cieux,‖ tantôt précipitéeAu plus profond des mers ;Sombre ou gai tour à tour,‖ il court de songe en songeUn souffle le relève,‖ un autre le replongeDans les dégoûts amers.

Qu’ils sont beaux ces moments‖ d’une double existence,Où, certain de lui-même,‖ et fier de sa puissance,Son cœur suffit à peine‖ à ses bouillants transports,Comme un vase trop plein‖ dont l'eau fraîchit les bords ;Où lacs, rochers muets,‖ forêts, vallons, rivages,Tout vit, tout se revêt‖ de pensers et d’images ;Où la nature entière,‖ aux feux de son amour,Se féconde, s’anime,‖ et l’anime à son tour !

Comme le créateur,‖ même avant leur naissance,Entrevoyait au loin‖ les mondes à venir,Tel, avant que le chant‖ de ses lèvres s’élance,Du fond de sa pensée‖ il voit déjà sortirLes mondes que sa lyre‖ appelle à l’existence.

De la terre de gloire‖ où volent ses désirs,A l’horizon brillant‖ se déroulent les scènes ;Il entend des concerts‖ de louanges humaines,Et son nom, noble écho‖ d’éternels souvenirs,Répété par des voix lointainesDans l’avenir des avenirs !…

Hélas ! de ces hauteurs‖ pourquoi doit-il descendre ?Pourquoi l’abandonner,‖ élans dignes d’un dieu ?Pourquoi monter comme le feu,Pour retomber comme la cendre ?

C’en est fait : tout le fuit,‖ tout s’efface a ses yeux !Tout se couvre pour lui‖ d’un voile ténébreux.Ces tableaux, dont son cœur‖ réfléchissait l’image,Terre, ciel, océan‖ ont perdu leur langage ;Et, lassé de lui-même,‖ abattu, dégoûté,Il a cessé de croire‖ à l’immortalité !

Comme un vaisseau cinglant,‖ qui d’une mer immenseFendait les flots avec orgueil,Il a touché le fond,‖ il a senti l’écueilOù vient briser son impuissance !

Pavillons déployés,‖ et les voiles au vent,Il croyait sillonner‖ une eau sûre et profonde,Et voilà qu’entravé‖ dans son cours triomphant,Il s’arrête, et demeure‖ étendu tristementDans le sable et la fange immonde.

Adieu rêves, projets,‖ gloire, espoir séducteur !Ivresse du succès,‖ plénitude du cœur !Oh ! qui les lui rendra‖ ces nuits, ces jours sans nombre,Ces temps qu’il a perdus‖ en poursuivant une ombre ?Que sert d’avoir pâli‖ sur des livres ingrats,Si tout ce qu’il cherchait‖ il ne le trouve pas ?Que sert de s’élever‖ au-dessus du vulgaire,Si son vol imparfait‖ quitte à peine la terre,Quand le génie altier,‖ loin, bien loin de ses yeux,Insulte à sa faiblesse,‖ et se perd dans les cieux ?Hélas ! il aura fui‖ les jeux et l’allégresse,Les danses, les banquets‖ où la foule s’empresse,Et pourquoi ? — pour se voir,‖ au néant condamné,Dans le commun abîme‖ avec elle entraîné !Pour aller où s’en va‖ l’insecte errant sur l’onde,Qu’emporte à l’océan‖ la feuille vagabonde !…Ah ! cet insecte au moins‖ ne comprend pas son sort :Sur son île flottante,‖ il vit, il aime, il dort :Cette feuille est son tout,‖ son monde, son domaine ;Il glisse, et ne sent pas‖ le courant qui l’entraîne ;…Mais lui ! — C’est encor peu‖ du gouffre qui l’attend ;Il le voit, le connaît,‖ le sonde en y tombant !…

Muse ! fatale enchanteresse !C’est toi qui nous remplis‖ de cette folle ardeur,De ces désirs, mêlés‖ de craintes et d’ivresse,Dont le flux et reflux‖ nous fatigue le cœur !C’est toi dont le miroir magiqueÉblouit nos regards‖ d’un reflet incertain,Semblable au rayon fantastiqueQue l’enfant, sur les murs‖ où le poursuit sa main,Voit passer mille fois‖ et repasser en vain.Eh quoi ! toujours nourrir‖ l’ambition de plaire !Toujours peindre, sentir‖ et penser pour autrui !Ne saurions-nous jamais‖ perdre des yeux la terre,Et, n’aimant que le beau,‖ ne l’aimer que pour lui ?

Regarde : l’air est doux ;‖ le jour luit, l’eau murmure ;Tout sourit, et la plaine,‖ et les monts, et les flots.Le daim rumine en paix,‖ assis dans la verdure,L’écureuil court joyeux‖ de rameaux en rameaux.

Vois-tu voler au loin‖ ces groupes d’hirondelles ?Vois-tu ces cygnes blancs,‖ aux derniers rais du jour,Nager, et, dans le lac‖ laissant tremper leurs ailes,De ses îles de saule‖ effleurer le contour ?Ils suivent sur les eaux‖ leur ombre fugitive,Ils contemplent ce ciel‖ et si calme, et si pur ;Sourds aux cris des enfants‖ attroupés sur la rive,Heureux d’aspirer l’air,‖ de s’enivrer d’azur.Ah ! comme eux, oublions‖ les êtres et le monde,Rêvons au bruit de l’onde,Au souffle du zéphyr !Pourquoi ces vains travaux‖ où notre orgueil se fonde ?Il suffit, il suffit‖ de vivre et de sentir.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
19[aa] 3[abba] 1[ababa] 1[abbaba] 1[abaab] 5[abab] 1[ababb] 1[aabab]
Mètre
Alexandrins et octosyllabes (82 de 12, 10 de 8, 4 de 6)· profil 6, 8, 6+6
Mots à la rime
a agitée / précipitée féminine, classiqueb mers / amers masculine, classiquec songe / replonge féminine, classiquea existence / puissance féminine, classiqueb transports / bords masculine, classiquec rivages / d’images féminine, classiqued amour / tour masculine, classiquea naissance / s’élance / l’existence féminine, classiqueb venir / sortir masculine, classiquea désirs / souvenirs / avenirs masculine, classiqueb scènes / humaines / lointaines féminine, classiquea descendre / cendre féminine, classiqueb dieu / feu masculine, classiquea yeux / ténébreux masculine, classiqueb l’image / langage féminine, classiquec dégoûté / l’immortalité masculine, classiquea immense / impuissance féminine, classiqueb orgueil / l’écueil masculine, classiquea vent / triomphant / tristement masculine, classiqueb profonde / immonde féminine, classiquea séducteur / cœur masculine, classiqueb nombre / ombre féminine, classiquec ingrats / pas masculine, classiqued vulgaire / terre féminine, classiquee yeux / cieux masculine, classiquef l’allégresse / s’empresse féminine, classiqueg condamné / entraîné masculine, classiqueh l’onde / vagabonde féminine, classiquei sort / dort masculine, classiquej domaine / l’entraîne féminine, classiquek l’attend / tombant masculine, classiquea enchanteresse / d’ivresse féminine, classiqueb ardeur / cœur masculine, classiquec magique / fantastique féminine, classiqued incertain / main / vain masculine, classiquee plaire / terre féminine, classiquef autrui / lui masculine, classiquea murmure / verdure féminine, classiqueb flots / rameaux masculine, classiquea d’hirondelles / ailes féminine, classiqueb jour / contour masculine, classiquec fugitive / rive féminine, classiqued pur / d’azur masculine, classiquee monde / l’onde / fonde féminine, classiquef zéphyr / sentir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, AIME ANDRÉ lIBRAIRE, Paris, 1827· numérisation poesies.net· Sources