Poésies, 1827
Souvenirs du nord
À M. G. P.
L’hiver règne ; son souffle‖ a chassé l’hirondelle !La Néva sous la glace‖ a resserré ses eaux ;Le char court, en silence,‖ ou voguait la nacelle,Et la roue a fait place‖ aux rapides traîneaux.
Quand le soleil reluit,‖ quand la glace éclatanteDe ses rayons brisés‖ réfléchit les couleurs,Et que d’un ciel d’azur‖ la beauté ravissanteVient consoler le Nord‖ de l’absence des fleurs ;
Errant sur la Néva,‖ le long des eaux glacées,Te souvient-il encor‖ des jours délicieuxOù la douce amitié,‖ confondant nos pensées,Au bord des mêmes eaux‖ nous égarait tous deux ?
Le soleil, de la neige‖ éclairant l’étendue,Parsemait sa blancheur‖ des roses du matin,Et semblait, sous sa flamme,‖ animer la statueDe Pierre, bondissant‖ sur son coursier d’airain.
Nous admirions, au loin,‖ s’élançant dans les nues,Les dômes, les clochers‖ de la ville des tzars,Les guirlandes de givre‖ à leurs toits suspendues,Et la foule mouvante,‖ et les traîneaux épars.
Tantôt, la lance au bras,‖ le Cosaque intrépide,Debout, le corps penché‖ sur son coursier fougueux,Passait comme l’éclair,‖ et, dans son vol rapide,D’un tourbillon de neige‖ enveloppait nos yeux.
Tantôt venait un Russe,‖ à la démarche lente ;À sa barbe, à ses cils,‖ tout blanchis de frimas,On eût cru voir marcher‖ une image vivanteDe l’Hiver, vieux tyran‖ de nos rudes climats.
Plus souvent, sourds au bruit,‖ indifférons aux scènesQue le fleuve et la rive‖ offraient de toute part,A nos libres pensers‖ abandonnant les rênes,De sujets en sujets‖ nous volions au hasard.
Le jeu des histrions,‖ la guerre des poètes,Les mille événements‖ des cités et des cours,Les naissances, les morts,‖ les combats ou les fêtesNe venaient qu’en passant‖ occuper nos discours.
Que nous faisait l’Europe‖ et les riens qu’elle enfante,Vain produit du moment‖ et de l’oisiveté ;Poussière qui s’enfuit‖ sous la roue inconstanteDu char éblouissant‖ de la Frivolité ?
Aux rivages du Nord‖ la Nouveauté tardive,Même avant d’aborder,‖ dans sa course a vieilli ;Tout bruit meurt sur la plage,‖ ou n’est plus, s’il arrive,Que l'écho d’un écho‖ par les vents affaibli.
Loin des rêves qu’un jour‖ détruit et renouvelle,Loin d’un présent mobile,‖ incertain, passager,Nos esprits s’élançaient‖ vers la sphère éternelleDe ce vrai, de ce beau‖ qui ne sauraient changer.
Nous aimions à sonder‖ les mystères sublimesQu’à l’homme, en tous les temps,‖ offre son propre cœur,Labyrinthes obscurs,‖ inscrutables abîmes,Dont il aime à la fois‖ et craint la profondeur.
Rarement sur leurs bords‖ nous trouvions la lumière ;Et toujours, s’épuisant‖ sans s’être convertis,Au sortir du combat,‖ l’un et l’autre adversaireSe retrouvaient au point‖ dont ils étaient partis.
N’importe ! — Nous avions,‖ de notre âme engourdie,Par ce choc d’un moment,‖ secoué la torpeur,Satisfait ce besoin‖ de chaleur et de vie,Qui tourmente l’esprit‖ aussi bien que le cœur,
Comme le feu secret‖ que le rocher recèle,Nous avions fait jaillir,‖ par nos propres efforts,Quelques pensers nouveaux,‖ quelque obscure étincelle,Dans la nuit de nous-même‖ endormis jusqu’alors.
Qu’êtes-vous devenus,‖ volupté fugitive,Entretiens confiants‖ du cœur avec le cœur,Doux combats de l’esprit,‖ où mon âme inactive,Comme un glaive émoussé,‖ retrempait sa vigueur ?
Chez des peuples nouveaux,‖ sous un ciel moins sévère,J’ai fui comme le cygne‖ aux premiers vents du nord ;Mais, aux lieux inconnus‖ où mon aile a pris terre,Je n’ai pas retrouvé‖ l’Amitié sur le bord.
Trop timide, ou trop fier‖ pour demander au mondeCe qu’on n’obtient de lui‖ qu’en rampant sous sa loi,Ruisseau mystérieux,‖ j’ai peu mêlé mon ondeA l’océan troublé‖ qui roule autour de moi.
Ah ! si, fuyant jamais‖ le calme de l’étude,Du besoin d’être ému‖ ton esprit tourmentéS’agite sur lui-même,‖ et, dans sa solitude,Appelle un champ plus vaste‖ à son activité ;
Si l’Ennui, noir démon,‖ spectre mélancolique,A pas insidieux‖ près de toi se glissant,Tout à coup vient t’offrir‖ son miroir fantastique,Et t’y montrer le monde‖ à l’horizon brillant ;
Jette au loin, foule aux pieds‖ cette glace perfide ;Écarte le fantôme‖ et ses prestiges vains,Et crois qu’on est moins seul,‖ au sein même du vide,Qu’isolé dans la foule‖ au milieu des humains.
Si tu n’es pas compris ;‖ si ta pensée oisive,Comme un son sans écho,‖ souvent tombe et languit,Tu ne la vois jamais,‖ errante, fugitive,T'échappant malgré toi,‖ se perdre dans le bruit.
Quand ton jour est passé,‖ quand ta tâche est remplie,Ton seuil silencieux‖ s’ouvre pour t’accueillir ;Là, tu peux oublier‖ ce monde qui t’oublie,Ou, s’il te pèse ; encor,‖ le maudire à loisir.
Mais tu n’as pas connu‖ cet odieux martyreDe suivre, par devoir,‖ des plaisirs que tu hais ;De plier, de forcer‖ tes lèvres à sourire,Quand l’ennui, malgré toi,‖ s’échappe de tes traits.
Tu n’as pas vu tes jours,‖ tes ans, ta vie entière,Comme une eau que disperse‖ et dessèche le vent,Sans profit, sans retour,‖ au souffla du vulgaire,S’enfuir, s’évaporer‖ dans l’éternel néant.
Tu n’as pas vus souillés‖ par l’Ironie impureLes rêves vrais ou faux,‖ qui charmaient ton esprit,Enthousiasme, amour,‖ beau, vérité, nature,Tout ce que l’âme enfin‖ cherche, admire ou chérit.
Et qu’importe, après tout,‖ qu’une tourbe ignoranteOse outrager les dieux‖ que tu sers dans ton cœur,Si tu ne l’entends pas,‖ si sa voix dénigranteN’est pas là pour flétrir,‖ pour glacer ton ardeur ?
Ah ! mieux vaut le repos‖ et sa monotonie,Qu’un mouvement sans but,‖ sans chaleur, sans transport ;Mieux vaut, pour une oreille‖ avide d’harmonie,Un silence éternel‖ que mille sons discords.
Ami, puisqu’il le faut,‖ suivons l’arrêt suprême ;Marchons séparément‖ où le sort nous conduit.Nos sentiers sont divers,‖ mais leur but est le même,Et pour nous y guider‖ même étoile nous luit.
Que nos yeux soient fixés‖ vers sa douce lumière ;Élevons vers le beau‖ nos esprits et nos cœurs :À travers la vallée‖ où rampe le vulgaire,Nous nous apercevrons‖ de loin sur les hauteurs.
Ainsi deux pèlerins‖ voyagent sur la cimeDe deux monts que sépare‖ un gouffre ténébreux.L’air emporte leurs voix ;‖ mais, à travers l’abîme,De sommets en sommets,‖ ils se suivent des yeux.
Versification
- Forme
- 32 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 32(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 32 quatrains
- Mots à la rime
- a l’hirondelle / nacelle féminine, classiqueb eaux / traîneaux masculine, classiquea éclatante / ravissante féminine, classiqueb couleurs / fleurs masculine, classiquea glacées / pensées féminine, classiqueb délicieux / deux masculine, classiquea l’étendue / statue féminine, classiqueb matin / d’airain masculine, classiquea nues / suspendues féminine, classiqueb tzars / épars masculine, classiquea intrépide / rapide féminine, classiqueb fougueux / yeux masculine, classiquea lente / vivante féminine, classiqueb frimas / climats masculine, classiquea scènes / rênes féminine, classiqueb part / hasard masculine, classiquea poètes / fêtes féminine, classiqueb cours / discours masculine, classiquea enfante / inconstante féminine, classiqueb l’oisiveté / Frivolité masculine, classiquea tardive / arrive féminine, classiqueb vieilli / affaibli masculine, classiquea renouvelle / éternelle féminine, classiqueb passager / changer masculine, classiquea sublimes / abîmes féminine, classiqueb cœur / profondeur masculine, classiquea lumière / adversaire féminine, classiqueb convertis / partis masculine, classiquea engourdie / vie féminine, classiqueb torpeur / cœur masculine, classiquea recèle / étincelle féminine, classiqueb efforts / jusqu’alors masculine, classiquea fugitive / inactive féminine, classiqueb cœur / vigueur masculine, classiquea sévère / terre féminine, classiqueb nord / bord masculine, classiquea monde / onde féminine, classiqueb loi / moi masculine, classiquea l’étude / solitude féminine, classiqueb tourmenté / activité masculine, classiquea mélancolique / fantastique féminine, classiqueb glissant / brillant masculine, classiquea perfide / vide féminine, classiqueb vains / humains masculine, classiquea oisive / fugitive féminine, classiqueb languit / bruit masculine, classiquea remplie / t’oublie féminine, classiqueb t’accueillir / loisir masculine, classiquea martyre / sourire féminine, classiqueb hais / traits masculine, classiquea entière / vulgaire féminine, classiqueb vent / néant masculine, classiquea impure / nature féminine, classiqueb esprit / chérit masculine, classiquea ignorante / dénigrante féminine, classiqueb cœur / ardeur masculine, classiquea monotonie / d’harmonie féminine, classiqueb transport / discords masculine, non classiquea suprême / même féminine, classiqueb conduit / luit masculine, classiquea lumière / vulgaire féminine, classiqueb cœurs / hauteurs masculine, classiquea cime / l’abîme féminine, classiqueb ténébreux / yeux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
128 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies, AIME ANDRÉ lIBRAIRE, Paris, 1827· numérisation poesies.net· Sources