La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
Insatiabilité
Allons, debout ! belle endormie,Misère, donne moi la main,Et reprenons notre chemin.Ô toi, ma muse, ô toi, ma mie.
Eh bien ! qu’est-ce encore aujourd’hui ?Tu n’es pas à la rigolade,Est-ce que tu serais malade ?As-tu mal dormi cette nuit ?
Quelqu’un chercha-t-il à te nuire ?Demain il sera pourfendu.Ou quelque autre t’a-t-il venduDes pois qui ne voulaient pas cuire ?…
Aurais-tu rêvé, loin de moi,D’une condition meilleure ?N’es-tu pas trop vieille, à celte heure ?Personne ne voudrait de toi.
Pourquoi me faire cette tête ?Mon dieu… si je ne te plais plus,Tous discours seraient superflus.Mais quoi ! réfléchis, sois honnête :
Tu n’avais pas un traître sou,Au début de notre collage,Et, pour quant à ton pucelage,Il était le diable sait où ?
Tu n’étais pas, quand je t’ai prise,En tout grosse comme le poing ;D’où vient ce léger embonpoint…Et ce joli teint de cerise ?…
Ne vient-il pas uniquementDu beurre que je te baratte ?Ah ! je te trouve bien ingrate,Et bien oublieuse, vraiment.
Rappelle-toi que nous vécûmesDe beaux jours, aimant et rêvant,Libres comme l’air et le vent,Loin des foules et des bitumes.
Rappelle-toi nos beaux printemps,La chose n’est pas si lointaine ;Et fais grâce à ma quarantaineEn ne songeant qu’à mes vingt ans.
Le vide chantait dans nos bourses,Ainsi le vent dans les roseaux —Mais semblables à des oiseaux,Nous buvions à même les sources.
Et bien moins frileux que des loups.Nous nous moquions de la froidure.Et si la bidoche était dure,Nos dents étaient comme des clous.
Et les belles nuits que nous eûmes,Nuits plus suaves que Je miel,Avec pour ciel de lit le Ciel,Et la mousse pour lit de plumes !
Aujourd’hui, ce n’est plus cela ;Et je t’entends parler sans cesse,Tantôt, de robes de princesse,Tantôt de festins de gala.
Va, tu me plais mieux toute nue,Et riche de tes seuls attraits.Si tu te parais, je dirais :Quelle est cette belle inconnue ?
Tu veux de l’or ! toujours, encor…Hé ! crois-tu donc que j’en fabriqueAvec du flan ou de la brique,De l’or ? de ton n… de D… d’or ?…
Il n’en est plus qu’en Amérique.De l’or ! Sache aussi, mes amours,Que vouloir manger tous les joursEst un pur préjugé gothique.
Tu vas me raser jusqu’à quandDe ton ignoble convoitise ?Et puis… veux-tu que je te dise ?Te retiens-je moi ? Fous le camp !
Versification
- Forme
- 18 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 18(abba)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 18 quatrains
- Mots à la rime
- a endormie / mie féminine, classiqueb main / chemin masculine, classiquea aujourd’hui / nuit masculine, non classiqueb rigolade / malade féminine, classiquea nuire / cuire féminine, classiqueb pourfendu / vendu masculine, classiquea moi / toi masculine, classiqueb meilleure / heure féminine, classiquea tête / honnête féminine, classiqueb plus / superflus masculine, classiquea sou / où masculine, classiqueb collage / pucelage féminine, classiquea prise / cerise féminine, classiqueb poing / embonpoint masculine, non classiquea uniquement / vraiment masculine, classiqueb baratte / ingrate féminine, classiquea vécûmes / bitumes féminine, classiqueb rêvant / vent masculine, classiquea printemps / ans masculine, classiqueb lointaine / quarantaine féminine, classiquea bourses / sources féminine, classiqueb roseaux / oiseaux masculine, classiquea loups / clous masculine, classiqueb froidure / dure féminine, classiquea eûmes / plumes féminine, classiqueb miel / Ciel masculine, classiquea cela / gala masculine, classiqueb cesse / princesse féminine, classiquea nue / inconnue féminine, classiqueb attraits / dirais masculine, classiquea encor / d’or masculine, classiqueb fabrique / brique féminine, classiquea Amérique / gothique féminine, classiqueb amours / jours masculine, classiquea quand / camp masculine, non classiqueb convoitise / dise féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.4· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources