La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
La fin d’une légende
Saint Laurent fut un des premiers
martyrs de l’Église, mais il ne fut
nullement cuisinier. Il fut même
exactement le contraire, puisqu’on
le condamna à être brûlé vif.Escoffier, (Carnet d’Épicure.).
Saint Laurent fut un grand martyr.Les païens le firent rôtirHélas ! comme une simple viande,Ou mieux, le mirent sur le gril.Ce dont il ne fut guère aigri,Car, si l’on en croit la légende,
Il aurait même plaisanté.Se trouvant trop cuit d’un côté,Au bout de cinq à six minutes.Il dit : « Messieurs, retournez-moi,Sinon, je croirais, sur ma foi,Que jamais de pitié vous n’eûtes ! »
Si c’est, parce que notre saintMourut comme Guatimozin,Sur ce matelas un peu glabre,Que vous vous réclamez de lui,Ô cuisiniers ! c’est inouï.L’ironie est un peu macabre !
En outre, ce n’est pas Laurent,Absolument indifférent,Et pour cause, à l’art culinaire,Votre vrai patron, cuisiniers,Mais, il faut que vous l’appreniez,C’est Saint Fortunat, son confrère.
Fortunat était à Poitiers,Évêque, au temps où le moustier,Fondé par Sainte Radegonde,Florissait et battait son plein.Il en devint le chapelain,Ce que vous dira tout le monde.
Il avait un péché mignon,La table ! le bon compagnon !Et voyez, en façon dernière,Comme tout s’arrange vraiment !Car s’il était un peu gourmand,Elle était bonne cuisinière.
On peut être un saint — n’est-ce pasSans faire fi d’un bon repas ?La sainte, en sa sollicitude,Lui cuisinait maint petit plat,Qui causait à notre prélatDes instants de béatitude.
Alors, il tenait des proposÉminemment épiscopaux,Qui ravissaient la sainte femme.Et tout se passait pour le mieux,À la grande gloire de Dieu,Et pour le salut de leur âme.
Et non seulement mon gourmetDégustait ces plats qu’il aimait,Mais il les chantait sur sa lyre,En des poèmes inspirés,Sachant passer des vers sacrésAux profanes, si l’on peut dire ?…
Et ce Fortunat fortunéEt Radegonde ont cuisinéJusques à leur heure dernière.C’est pourquoi nous considéronsQue ce sont là vos vrais patrons,Ô cuisiniers ! Ô cuisinières !
Versification
- Forme
- 10 sizains (sizains)
- Rimes
- 10(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 10 sizains
- Mots à la rime
- a martyr / rôtir masculine, classiqueb viande / légende féminine, classiquec gril / aigri masculine, non classiquea plaisanté / côté masculine, classiqueb minutes / n’eûtes féminine, classiquec retournez-moi / foi masculine, classiquea saint / Guatimozin masculine, non classiqueb glabre / macabre féminine, classiquec lui / inouï masculine, classiquea Laurent / indifférent masculine, classiqueb culinaire / confrère féminine, classiquec cuisiniers / l’appreniez masculine, classiquea Poitiers / moustier masculine, non classiqueb Radegonde / monde féminine, classiquec plein / chapelain masculine, classiquea mignon / compagnon masculine, classiqueb dernière / cuisinière féminine, classiquec vraiment / gourmand masculine, classiquea pas / repas masculine, classiqueb sollicitude / béatitude féminine, classiquec plat / prélat masculine, classiquea propos / épiscopaux masculine, classiqueb femme / âme féminine, classiquec mieux / Dieu masculine, non classiquea gourmet / aimait masculine, classiqueb lyre / dire féminine, classiquec inspirés / sacrés masculine, classiquea fortuné / cuisiné masculine, classiqueb dernière / cuisinières féminine, non classiquec considérons / patrons masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.8
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources