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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

La muse au cabaret, 1920· Propos de table

La naissance du « philistin »

Raoul Ponchon· 3 distiquess, alexandrins, 60 vers

À Georges Courteline.

Le Soleil se leva,‖ ce matin-là, si terne,Que l’on eût dit un « bren »‖ au fond d’une citerne.Ce n’était pas, comme on‖ peut croire, au ciel brouillé,Un soleil qui n’est point‖ encor débarbouilléDes brumes de la nuit,‖ ni, non plus, une éclipse…Les savants qui‖ déchiffreraient l’Apocalypse,En auraient informé‖ depuis longtemps. Oh ! non,Ce qu’on voyait était‖ une chose sans nom :Dans un ciel neutre, affreux,‖ sans le moindre nuage,Qui pût l’agrémenter‖ d’un léger tatouage,C’était un faux soleil‖ qui sentait le malheur,Une sorte d’œil mort,‖ sans regard ni couleur.Telle est, distincte à peine,‖ en une mer confuse,Une gélatineuse‖ et livide méduse.Et que se passa-t-il‖ sur Terre, ce jour-là ?Il se passa ceci,‖ plus troublant que cela :Le Laid, de tous côtés,‖ surgit, impitoyable,Comme si tout à coup‖ prépondérait le Diable.Le Faux singea le Vrai.‖ La Loi se disloqua.Le Droit, l’Humanité,‖ la Justice… raca !L’Art pur se comporta‖ d’une façon absurde.Êtres et Choses, tout‖ devint Chinois ou Kurde.De même, les enfants‖ se présentèrent mal ;Et tous offrirent un‖ gabarit anormal,Qui ne moururent point‖ à peine mis au monde.L’Amour délicieux‖ devint banal, immonde.La mère, en regardant‖ son gosse, lui disait :« — Tu es foutu comme un lion de Pertuiset . »L’Amitié ne voulut‖ rien savoir, et l’Amante,Aux regards de l’Amant‖ cessa d’être charmante.Ils n’échangèrent pas‖ un baiser ce jour-là.Et toute la douceur‖ de vivre s’en alla.Les plus clairs diamants‖ se changèrent en ocres.Les mieux chantants lyreurs‖ firent des vers médiocres,L’esprit clos brusquement‖ à la flore des mots :« Ah ! — disaient-ils — voilà‖ bien le pire des maux !Suis-je donc mort, Seigneur ?‖ La pure et chaste flamme,Qui brûlait pour le Beau,‖ s’est éteinte en mon âme !Pourquoi ce changement ?‖ Qu’est-ce qu’on m’a volé ?…Tout mon enthousiasme,‖ hélas ! s’est envolé !Je ne retrouve plus‖ le sens de l’Harmonie,Et je suis insensible‖ aux œuvres du génie ! »

Et l’horreur s’étendit‖ des villes aux hameaux.Les pâtres, dans les champs,‖ turent leurs chalumeaux ;Cependant qu’autour d’eux,‖ leurs ouailles pressées« Semblaient se conformer‖ à leurs tristes pensées. »La Rose dédaigna‖ de s’ouvrir, et le LysPérit d’ennui sur le‖ sein même de Philis.De même aussi, la nymphe‖ antique, blanche et nueDéserta les forêts‖ et n’est plus revenue.C’est depuis ce jour où‖ tout alla de guingois,Que finit ce beau temps‖ que l’on nomme Autrefois.

Et pourquoi, direz-vous,‖ cet excès de misèreTomba-t-il, tout à coup,‖ sur notre pauvre sphère ?Pourquoi ce faux soleil ?‖ Pourquoi l’HumanitéChut-elle affreusement‖ dans l’imbécillité,De laquelle, d’ailleurs,‖ s’il faut que l’on le die,Elle n’est pas encore‖ entièrement sortie ?Pourquoi ce deuil‖ universel ?… Eh bien, voilà :Le Philistin naissait‖ justement, ce jour-là.

Versification

Forme
3 distiquess (distiques)
Rimes
30((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
3 distiquess
Mots à la rime
a terne / citerne féminine, classiqueb brouillé / débarbouillé masculine, classiquec éclipse / l’Apocalypse féminine, classiqued non / nom masculine, classiquee nuage / tatouage féminine, classiquef malheur / couleur masculine, classiqueg confuse / méduse féminine, classiqueh jour-là / cela masculine, classiquei impitoyable / Diable féminine, classiquej disloqua / raca masculine, classiquek absurde / Kurde féminine, classiquel mal / anormal masculine, classiquem monde / immonde féminine, classiquen disait / Pertuiset masculine, classiqueo l’Amante / charmante féminine, classiquep jour-là / alla masculine, classiqueq ocres / médiocres féminine, classiquer mots / maux masculine, classiques flamme / âme féminine, classiquet volé / envolé masculine, classiqueu l’Harmonie / génie féminine, classiquea hameaux / chalumeaux masculine, classiqueb pressées / pensées féminine, classiquec Lys / Philis masculine, classiqued nue / revenue féminine, classiquee guingois / Autrefois masculine, classiquea misère / sphère féminine, classiqueb l’Humanité / l’imbécillité masculine, classiquec die / sortie féminine, classiqued voilà / jour-là masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 2.6· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources