La muse au cabaret, 1920· Propos de table
La pendule
À Léon Hennique.
J’ai dans ma chambre une pendule,Qui n’a rien de particulier,Et d’un modèle ridicule,Comme il en est des milliers.
Depuis déjà pas mal d’années,Je puis bien ajouter aussiQu’elle enlaidit ma cheminée ;Mais ce n’est pas là mon souci.
Ne me suis-je pas mis en tête,Qu’en son langage tictaquant,Elle me dit et me répète :« Va-t-en », sinon, « à quand ? à quand ? »
Jadis, je n’y prenais pas garde.Comment se fait-il qu’aujourd’huiJe m’attarde à cette guimbarde ?Est-ce parce que j’ai vieilli ?…
Elle m’agace, m’horripile,Elle me porte sur les nerfs ;Je me fais une noire bile,Et je coule des jours amers.
Je la trouve plus agressiveChaque jour : « A quand ? » à quand, quoi ? …Et voilà que je l’invective :Est-ce pour te moquer de moi ?
Mais… saleté de mécanique,Je te le permettrais, si tuÉtais une pendule unique,Un objet d’art… bien entendu.
Or, il s’en faut que tu sois telle.Tu n’es guère bonne, vraiment,Qu’à marquer l’heure, de laquelleJe me fous d’ailleurs, et comment !
Parbleu ! vieille sempiternelle,Je suppose que cet « à quand ? »Signifie, en sa ritournelle,« Quand vas-tu me ficher le camp ? »
Si c’est cela que tu veux, dire,Et, comme aussi bien, chez Satan,Je ne suis pas pressé de cuire,Je te réponds : Attends, attends.
Je sais que la Vie est un leurre.À quoi bon me le répéterTrois mille six cents fois par heure ?Allons, cesse de m’embêter.
Sans doute, vous allez me dire :« Mais pauvre imbécile, pourquoiNe pas la vendre ou la détruire,Puisqu’elle est comme un glas pour toi ? »
Ou bien, ce qui revient au même :« Ne la remonte pas. Un point,C’est tout. Voilà-t-il un problème !… »Tiens ! c’est vrai. Je n’y pensais point.
Et puis… non. J’ai la certitudeQue si j’interrompais son cours,Dont j’ai tellement l’habitude,Je croirais encore et toujours,
Entendre son tic tac stupide,Après tant de jours révolus ;Ainsi l’on voit un invalideSouffrir d’un membre qu’il n’a plus.
Versification
- Forme
- 15 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 15(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 15 quatrains
- Mots à la rime
- a pendule / ridicule féminine, classiqueb particulier / milliers masculine, non classiquea d’années / cheminée féminine, non classiqueb aussi / souci masculine, classiquea tête / répète féminine, classiqueb tictaquant / quand masculine, classiquea garde / guimbarde féminine, classiqueb qu’aujourd’hui / vieilli masculine, classiquea m’horripile / bile féminine, classiqueb nerfs / amers masculine, classiquea agressive / l’invective féminine, classiqueb quoi / moi masculine, classiquea mécanique / unique féminine, classiqueb tu / entendu masculine, classiquea telle / laquelle féminine, classiqueb vraiment / comment masculine, classiquea sempiternelle / ritournelle féminine, classiqueb quand / camp masculine, non classiquea dire / cuire féminine, classiqueb Satan / attends masculine, non classiquea leurre / heure féminine, classiqueb répéter / m’embêter masculine, classiquea dire / détruire féminine, classiqueb pourquoi / toi masculine, classiquea même / problème féminine, classiqueb point masculine, classiquea certitude / l’habitude féminine, classiqueb cours / toujours masculine, classiquea stupide / invalide féminine, classiqueb révolus / plus masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.2· écart moyen à la rime classique 0.7
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources