La muse au cabaret, 1920· La muse au cabaret
La question culinaire
À Jean Bouchor.
Le Tsar est de tous les souverains
celui qui paie le plus cher son cuisinier.
Il a raison, le petit père.Il ne saurait, qui peut le faire,Payer trop cher son cuisinier.De tous les serviteurs, j’estime,Le premier, le plus légitime,C’est assurément ce dernier.
Toujours la cuisine fut chèreAux cœurs bien nés. La bonne chèrePlaît aux Dieux. Et, les malheureuxQui ne s’en soucient sont des oies,Méconnaissant une des joiesDe ce monde. Tant pis pour eux.
Être grossier — va-t-on me dire —Que la gastronomie attire !Pardon !… Je ne prétends pas qu’ilFaille faire un dieu de son ventre,On ne doit pas, non plus, que diantreLe traiter comme un seigneur vil.
Pourquoi faudrait-il que je fisseLe ridicule sacrificeDe mon goût ? Pourquoi de mon goût ?Il a même voix au chapitre,Et m’intéresse au même titreQue mes autres sens, après tout.
Qu’un savant, tout à ses problèmes,Comme un poète à ses poèmes,Ne mangent que pour le « besoin »Ils n’en font pas moins leur ouvrage ?Mais ils en feraient davantageS’ils mangeaient avec plus de soin.
Oh ! cette indifférence atroceDe gens qui soignent leur carrosse,Et ne s’attardent du tout pasÀ ce qu’ils mangent ou qu’ils boivent ;Et qui, de ce fait, ne conçoiventEn quoi consiste un bon repas !
Ils inviteront à leur table,Autour d’un dîner lamentable,Des convives mal assortis ;C’est, d’ailleurs, le premier reprocheÀ leur faire. La chère est moche,Et le vin n’est pas garanti.
Après telle fâcheuse agape,Parfois votre hôte vous attrape :« Vous êtes gai comme un tombeau !Dit-il. D’où vient cet air maussade ?Est-ce que vous seriez malade ? »Vous pourriez répondre à ce veau :
« Parbleu ! ne t’en prends, misérable !Qu’à toi-même, à ton affreux vin,Ta maigre chère… Mon cerveauN’est pas ce qu’un vain peuple pense,C’est quand satisfaite est ma panse,Qu’il s’éveille et qu’il fait le beau.
« Et si c’est par pure lésineQue tu grattes sur ta cuisine,C’est compromettre ton dessein :Car l’argent que l’on ne dispenseÀ son cuisinier — belle avance ! —On le donne à son médecin. »
Versification
- Forme
- Strophes régulières
- Rimes
- 9(aabccb)
- Mètre
- Octosyllabes
- Mots à la rime
- a père / faire féminine, classiqueb cuisinier / dernier masculine, classiquec j’estime / légitime féminine, classiquea chère féminine, classiqueb malheureux / eux masculine, classiquec oies / joies féminine, classiquea dire / attire féminine, classiqueb qu’il / vil masculine, classiquec ventre / diantre féminine, classiquea fisse / sacrifice féminine, classiqueb goût / tout masculine, classiquec chapitre / titre féminine, classiquea problèmes / poèmes féminine, classiqueb besoin / soin masculine, classiquec ouvrage / davantage féminine, classiquea atroce / carrosse féminine, classiqueb pas / repas masculine, classiquec boivent / conçoivent féminine, classiquea table / lamentable féminine, classiqueb assortis / garanti masculine, non classiquec reproche / moche féminine, classiquea agape / attrape féminine, classiqueb tombeau / veau masculine, classiquec maussade / malade féminine, classiquea lésine / cuisine féminine, classiqueb dessein / médecin masculine, classiquec dispense / avance féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.2
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources