La muse au cabaret, 1920· Propos de table
Le vol de la « joconde »
À Léopold Stevens
Dès qu’il sut que la Joconde,La merveille sans seconde ( ?)Du Louvre avait disparu,Lépine, avec sa cohorteDe sbires de toute sorte,Aussitôt est accouru,
Suivi de Monsieur Homolle,Œil inerte et jambe molle,Et de Dujardin-Beaumetz,Qui des Beaux-Arts est le prince,Et revenu de provinceTout exprès par train express.
Et puis ce fut Bénédite.Et quand toute cette élite,Y compris Steeg et Hamard,Fut devant le panneau vide,Elle demeura stupide,Dardant des yeux de homard.
« Ah ! mon Dieu ! Quel vol macabre !Voilà qui m’abracadabre— Disait Dujardin-Beaumetz,En son langage d’esthète —C’est à se mâcher la tête !O tempora ! o mores ! »
« Je le dis sans réticence,C’était de la quintessenceDe peinture — affirmait Steeg —Cette Joconde maudite. »« Fichtre ! — ajoutait Bénédite —Vous pouvez dire un Liebig ! »
« Hé ! messieurs, — leur dit LépineCe vol aussi me chagrine ;Mais nous gémirons plus tard.Fouillons tout d’abord le LouvreIl se peut qu’on La découvre. »— « Parfaitement », — fit Hamard.
Donc, des semaines entières,Des sous-sols jusqu’aux gouttières,Ils farfouillèrent partout,Et firent des découvertesSuggestives, à quoi, certes,Ils ne s’attendaient du tout.
C’est ainsi qu’à chaque étage,Ils trouvèrent des ménagesDe concierges, retraitésDepuis le second Empire ;Et, ce qui leur sembla pire,Des veuves de députés.
Ils rencontrèrent encore,À l’ombre d’un sycomore,Un jardinier sur les toits,Qui, tout en fumant sa pipe,Souriait à ses tulipes,En ramant ses petits pois.
Puis ce fut une fabriqueDe brosses en poils de brique ;Et du charbon et du bois !À confondre la pensée,De quoi rôtir le MuséeSeptante fois et sept fois !
Enfin, ô comble des combles !Ils notèrent sous les combles,Entre autres objets divers,Tels ceux de la foire aux puces,Emmi des chaussettes russes,Des tableaux mangés aux vers…
De Joconde, nulle trace.Ils allaient quitter la place,Quand ils virent tout à coupLe cadre de cette « Lise » :« Oh ! — dit Hamard — bonne prise !Nous n’aurons pas perdu tout. »
1911.
Versification
- Forme
- 12 sizains (sizains)
- Rimes
- 12(aabccb)
- Mètre
- Heptasyllabes
- Strophes
- 12 sizains
- Mots à la rime
- a Joconde / seconde féminine, classiqueb disparu / accouru masculine, classiquec cohorte / sorte féminine, classiquea Homolle / molle féminine, classiqueb Dujardin-Beaumetz / express masculine, classiquec prince / province féminine, classiquea Bénédite / élite féminine, classiqueb Hamard / homard masculine, classiquec vide / stupide féminine, classiquea macabre / m’abracadabre féminine, classiqueb Dujardin-Beaumetz / mores masculine, classiquec d’esthète / tête féminine, classiquea réticence / quintessence féminine, classiqueb Steeg / Liebig masculine, classiquec maudite / Bénédite féminine, classiquea Lépine / chagrine féminine, classiqueb tard / Hamard masculine, classiquec Louvre / découvre féminine, classiquea entières / gouttières féminine, classiqueb partout / tout masculine, classiquec découvertes / certes féminine, classiquea étage / ménages féminine, non classiqueb retraités / députés masculine, classiquec Empire / pire féminine, classiquea encore / sycomore féminine, classiqueb toits / pois masculine, classiquec pipe / tulipes féminine, non classiquea fabrique / brique féminine, classiqueb bois / fois masculine, classiquec pensée / Musée féminine, classiquea combles féminine, classiqueb divers / vers masculine, classiquec puces / russes féminine, classiquea trace / place féminine, classiqueb coup / tout masculine, non classiquec Lise / prise féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.4
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
72 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après La_Muse_au_cabaret, Paris, EUGENE FASQUELLE, éditeur, 1920· numérisation e-periodica.ch· Sources